Le Livre des Morts des anciens Égyptiens.

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens est un recueil de formules magico-religieuses, dont le but était d’aider le défunt dans son cheminement vers une vie bienheureuse dans l’au-delà. À partir du Nouvel Empire principalement, cette composition funéraire est attestée sur les linceuls, les cercueils, les papyrus, les parois des tombes, les statuettes funéraires (ouchebtis), les amulettes, les bandelettes des momies. Le papyrus de Pasenedjemibnakht (Louvre E 11078) contient un Livre des Morts qui a été préservé dans sa totalité, malgré de petites lacunes. Le rouleau (19,44 mètres) contient 153 formules. Il provient de la ville d’Akhmîm et date vraisemblablement de la deuxième moitié du ive siècle av. J.-C. (fin de l’époque tardive – début de l’époque ptolémaïque).

Le Livre des Morts : un aperçu

1Le Livre des Morts est un recueil de formules magico-religieuses, dont le but était d’aider le défunt dans son cheminement vers une vie bienheureuse dans l’au-delà. Cette composition funéraire tire en grande partie son origine des Textes des Sarcophages, écrits sur les cercueils provinciaux de Moyenne-Égypte de la Première Période intermédiaire au Moyen Empire, et à leur tour dérivant des Textes des Pyramides de l’Ancien Empire.

Des extraits du Livre des Morts sont apparus pour la première fois sur le cercueil (aujourd’hui disparu) de la reine Montouhotep2, daté, selon différentes hypothèses, de la XIIIe ou de la XVIIe dynastie3 et provenant de Thèbes. Cette ville de Haute-Égypte est en effet le lieu où le Livre des Morts a commencé à être conçu et élaboré pendant la Deuxième Période intermédiaire, avant de se diffuser dans tout le pays. Après les premières et rarissimes attestations sur des sarcophages thébains de cette époque, les formules du Livre des Morts ont commencé à se diffuser sur un groupe homogène d’objets : les linceuls, utilisés pour entourer la momie, ou bien roulés et placés à côté d’elle4. Provenant surtout de la région thébaine (Vallée des Reines) et datés entre la XVIIe et le milieu de la XVIIIe dynastie, ces linceuls appartiennent surtout à des membres de la famille royale, le plus ancien étant celui de Iahmes5, fille du célèbre pharaon Séqenenrê Taâ de la fin de la XVIIe dynastie. Les formules du Livre des Morts écrites sur ces tissus funéraires, normalement sans vignettes, respectent déjà un certain ordre dans leur succession, avec des regroupements et séquences de chapitres qui resteront les mêmes jusqu’à l’époque ptolémaïque.

Au cours de la XVIIIe dynastie, notamment à partir du règne conjoint d’Hatchepsout et Thoutmosis III, ce type de support est progressivement remplacé par les papyrus, destinés à être enfermés dans les tombes avec l’équipement funéraire. Ces manuscrits à destination du défunt constituaient une sorte d’aide-mémoire et un « viatique » pour l’au-delà, avec une fonction à la fois littéraire et liturgique.
En plus des supports déjà mentionnés, les formules du Livre des Morts ont également été écrites sur les parois des tombes, principalement au Nouvel Empire (époque ramesside) et à l’époque tardive (nécropole thébaine de l’Asasif), ainsi que sur les stèles, ouchebtis, amulettes et bandelettes des momies, utilisées pour entourer séparément chaque partie du corps du défunt, surtout aux époques ptolémaïque et romaine, quand le Livre des Morts connut ses dernières attestations. Certains objets, par ailleurs, étaient particulièrement associés à des formules spécifiques : les ouchebtis sont souvent décorés avec le LdM, ayant à voir avec les travaux agricoles que ces statuettes funéraires doivent accomplir dans l’au-delà à la place du défunt, alors que les scarabées du cœur ont généralement le LdM 30 inscrit sur leur base, le but de cette formule étant d’empêcher le cœur du défunt de témoigner contre lui au moment du jugement divin.

À l’origine composé principalement de colonnes d’inscriptions, souvent en hiéroglyphes, le Livre des Morts s’enrichit bientôt de vignettes, soit monochromes, tracées avec de simples traits d’encre noire, soit vivement colorées. Il s’agit de scènes figurées de différente ampleur, associées aux formules, qui résument iconographiquement le contenu de l’inscription à laquelle elles se réfèrent. Dans certains cas, la vignette l’emporte sur le texte, qui peut être réduit à une courte didascalie. Les formules ont presque toutes un titre et, dans certains cas, une rubrique finale est également ajoutée, qui prescrit les modalités selon lesquelles le texte doit être écrit ou récité, et en indique les finalités. Le titre comme la rubrique peuvent être écrits à l’encre rouge, alors que le reste de la formule est rédigé à l’encre noire. Les papyrus avec le Livre des Morts peuvent être de dimensions plutôt réduites, quand ils sont formés par un nombre limité de formules, ou bien atteindre plusieurs dizaines de mètres de longueur, comme c’est le cas du papyrus Greenfield6, appartenant à une femme : Nesitanebetisherou, fille du grand prêtre d’Amon à Thèbes Pinedjem II. Le manuscrit est long de plus de 37 mètres et comprend une centaine de formules (y compris les doublons), écrites en hiératique, avec ou sans vignettes. Dans ce cas, entre les formules ont été insérés des hymnes, des prières, des litanies et des scènes d’adoration, qui devaient contribuer à l’efficacité magico-religieuse du manuscrit.

Au cours du temps, le Livre des Morts a subi des modifications et des changements, surtout en ce qui concerne le choix et la séquence des formules qui le constituent. Loin d’une composition stéréotypée qui ne change jamais au fil des siècles, le Livre des Morts est, au contraire, un recueil de textes soumis à des révisions continuelles, qui commence à avoir un aspect « standardisé » seulement à partir de la XXVe dynastie et, de façon plus évidente encore, à l’époque saïte.
Il manquait jusque-là une règle stricte et un ordre préétabli pour la succession des formules, même si, en raison de leur contenu, certains textes étaient placés, depuis le Nouvel Empire, de préférence au début des papyrus (LdM 1, 17, 18), alors que d’autres l’étaient plutôt à la fin, et que d’autres encore étaient souvent associés pour former de courtes séquences.
C’est donc à la période tardive que le contenu du Livre des Morts est canonisé dans ce qu’on définit par « recension saïte », formée par une séquence fixe de formules que Karl Richard Lepsius a numérotées de 1 à 165 dans sa publication sur le papyrus ptolémaïque de Iouefankh7. C’est également à lui que nous devons le nom de Livre des Morts (Todtenbuch) pour désigner ce recueil de textes, car il considérait cette définition plus appropriée que celle de « Grand rituel funéraire » donnée par Champollion. Cette composition ne constitue en fait pas un manuel relatif aux rites funéraires qui devaient être pratiqués pour le défunt, mais plutôt une anthologie de textes que, dans la plupart des cas, le défunt lui-même aurait dû réciter.

Après le travail de Lepsius, d’autres formules furent identifiées par différents égyptologues (Willem Pleyte, Édouard Naville, E. A. Wallis Budge…) dans d’autres sources et aujourd’hui leur nombre s’élève à deux cents environ. Aucun manuscrit ne contient, pourtant, toutes les formules connues du Livre des Morts : chaque document constitue une sélection de textes, plus ou moins large, probablement influencée par les choix du propriétaire.
La version standardisée ou saïte du Livre des Morts fut certainement le résultat d’un long travail d’édition mis en œuvre par des prêtres, vraisemblablement à Thèbes, qui ont voulu donner la structure la plus cohérente possible aux textes magico-religieux qui forment le recueil. Des formules portant sur des sujets similaires ou ayant le même but furent ainsi regroupées et disposées l’une après l’autre, pour former plusieurs sous-sections qui semblent suivre, dans les grandes lignes, une certaine logique tout au long des papyrus.

En ouverture, se trouve une série de textes d’introduction, normalement associés à une vignette très élaborée (pertinente à la formule 1) qui représente les funérailles du défunt, accompagné vers la tombe par un long cortège. Des hymnes solaires suivent, ainsi que des textes qui constituent les prémisses de la régénération du défunt dans l’au-delà, lui garantissant l’intégrité physique, le maintien des fonctions vitales, la supériorité sur les forces destructrices et hostiles, la capacité de se transformer en animal, en fleur de lotus, en dieu… Le défunt, transfiguré et pourvu de la connaissance nécessaire pour poursuivre son voyage dans l’au-delà, peut donc descendre dans la barque solaire et arriver en présence de plusieurs divinités, jusqu’au tribunal divin présidé par Osiris, où le jugement final est émis. Les formules qui suivent comprennent des textes de glorification du défunt, d’autres sont relatifs aux amulettes apotropaïques et à la géographie du monde souterrain, caractérisé par des buttes, des porches, des portes avec leurs gardiens, dont le défunt doit connaître les noms pour pouvoir continuer son parcours.
Selon la religion égyptienne, ce parcours était cyclique : le défunt souhaitait ainsi pouvoir sortir chaque matin de la tombe et de la Douat (l’au-delà souterrain), tout comme le dieu soleil dont il voulait suivre le chemin quotidien, de l’aube jusqu’au soir, quand tous les deux entraient à nouveau dans l’au-delà, où la phase nocturne de leur voyage et la rencontre avec le dieu Osiris avaient lieu. Le Livre des Morts, avec ses formules aux contenus et aux objectifs variés, devait justement faciliter la « sortie au jour » perpétuelle du défunt, considérée comme un emblème de renaissance éternelle, comme cela est bien montré par le titre original de ce recueil funéraire en égyptien ancien : « Formules pour sortir au jour » (rȝw nw prt m hrw).

Les papyrus avec le Livre des Morts étaient rédigés par des scribes qui utilisaient un ou plusieurs textes modèles, conservés dans les bibliothèques ou les archives, d’où les formules étaient copiées. Surtout avant l’époque tardive, où la version standardisée saïte se répandit, le choix et la séquence des formules à écrire sur les papyrus pouvaient dépendre des acheteurs. Ceux-ci faisaient partie, tout au long de l’histoire de l’Égypte, de l’élite restreinte du pays : hommes et femmes membres de la famille royale, du clergé et de l’administration.
Dans les ateliers on trouvait également des papyrus faits à l’avance, qui n’étaient pas rédigés sur commande. Dans ce cas, les scribes laissaient des espaces vides dans le texte, pour y écrire le nom de l’acheteur au moment de l’achat, ce qui était parfois oublié par négligence du scribe. Dans les Livres des Morts, les erreurs sont d’ailleurs fréquentes, à cause de l’inattention des scribes ou, à certaines périodes historiques, de leur faible connaissance linguistique et de leur compréhension insuffisante des textes qu’ils copiaient.

La diversification des Livres des Morts ne tient pas seulement à l’évolution que cette composition funéraire subit au cours du temps, mais également à des différences régionales. Il est en effet possible de parler de « traditions » thébaine, memphite et akhmîmique, par exemple, au sein desquelles on relève des caractéristiques textuelles et iconographiques semblables. L’existence de ces particularités chronologiques et locales permet souvent de dater et d’établir l’origine des documents dont on ignore la provenance. De la même manière, il est possible de déterminer à quel texte modèle ou groupe de textes modèles un certain Livre des Morts se réfère. Ces critères ont été décisifs, comme on va le voir, pour essayer de contextualiser le Livre des Morts de Pasenedjemibnakht.

Le papyrus de Pasenedjemibnakht

Entré dans la collection du Louvre vraisemblablement dans la première moitié du xixe siècle, le papyrus de Pasenedjemibnakht contient un Livre des Morts qui a été préservé dans sa totalité, du début à la fin, malgré de petites lacunes. Le rouleau, aujourd’hui exposé dans la salle 17 du musée, mesurait à l’origine 19,44 mètres, mais, probablement après son arrivée à Paris, il fut coupé en vingt-deux parties, chacune d’entre elles collée sur une feuille de carton mince bleu clair et encadrée sous verre.

Lieu, temps et circonstances de sa découverte demeurent inconnus, cependant la recherche que j’ai commencé à mener sur ce document permet d’ores et déjà d’avancer certaines hypothèses sur son origine et sa datation, considérée jusqu’à présent comme d’époque ptolémaïque tout court. Le propriétaire du papyrus est le stoliste (smȝ) de Min Pasenedjemibnakht, surnommé Toutou, fils du stoliste et deuxième prophète de Min Nesmin et de la maîtresse de maison, la musicienne de Min Tacheritmin. Pasenedjemibnakht et sa famille sont aussi connus par d’autres sources. C’est à celui-ci qu’appartient un lit funéraire du Musée égyptien du Caire, alors qu’à son père sont attribués un cercueil et sa momie conservés au Metropolitan Museum of Art de New York, et son fils Nesmin, lui aussi stoliste et deuxième prophète de Min, est le propriétaire d’un cercueil momiforme conservé à la Rhode Island School of Design de Providence. Les études en cours de A. Kucharek montrent que cet objet fait partie d’un petit groupe de sarcophages stylistiquement semblables, décorés d’extraits des « Lamentations d’Isis et de Nephthys », découverts pour la plupart à Akhmîm, qui peuvent être datés du début de l’époque ptolémaïque.

Le papyrus contient 153 formules du Livre des Morts, de 1 à 165, certaines d’entre elles étant omises (55, 58, 66, 82, 83, 84, 120, 121, 139, 150, 151 et 153). Il s’agit donc d’un exemplaire du Livre des Morts à peu près complet par rapport aux canons de la recension saïte : les chapitres se suivent en respectant presque toujours la séquence établie à partir des XXVe et XXVIe dynasties, même si dans quelques rares cas l’ordre des chapitres a été inversé : le 138 précède le 137, le 143 précède le 141 et le chapitre 162 est déplacé à la fin du papyrus, après le chapitre 165.
Les colonnes d’inscriptions hiéroglyphiques, tracées principalement à l’encre noire, sont en écriture rétrograde : c’est-à-dire que les signes sont orientés selon le sens de lecture du texte, de gauche à droite. Avec cet expédient, utilisé également dans les tombes monumentales tardives de l’Asasif, le scribe a obtenu une totale uniformité d’orientation au sein du manuscrit, entre inscriptions, direction de lecture et scènes figurées, car dans celles-ci l’image du défunt est, elle aussi, presque toujours tournée vers la droite, tout comme les hiéroglyphes. Au-dessus des colonnes, on trouve normalement la vignette et le titre de chaque formule, écrit avec les deux encres rouge et noire. Le rouge est utilisé également pour l’incipit de chaque chapitre, ainsi que pour les gloses et la rubrique finale, quand elles apparaissent. La graphie est assez claire et uniforme dans une bonne partie du papyrus, mais vers la fin elle devient plus dense, avec des hiéroglyphes plus petits et moins précis, ce qui pourrait faire penser au travail de deux scribes différents. Le style des vignettes, tracées d’un trait sûr, raffiné et attentif aux détails, semble indiquer, au contraire, qu’elles sont l’œuvre d’un seul et habile dessinateur.

Ce Livre des Morts n’a pas été réalisé ad hoc pour Pasenedjemibnakht. Il s’agit certainement d’un travail fait à l’avance dans un atelier et destiné à la vente, puisque dans le texte le nom du défunt a été sans doute ajouté dans un deuxième temps, après l’achat du rouleau par Pasenedjemibnakht, dans les espaces laissés vides précédemment : tantôt son nom est écrit avec un calame à l’extrémité plus épaisse, tantôt avec des hiéroglyphes plus petits pour l’adapter à l’espace disponible. Parfois, en outre, le nom est omis par oubli. Le travail du dessinateur, d’ailleurs, n’a pas été terminé : la partie finale du papyrus est en effet dépourvue des vignettes qui auraient dû être placées dans les cadres, restés vides. Les raisons de cette interruption demeurent inconnues : on peut supposer que Pasenedjemibnakht ait acheté le papyrus quand seules les formules et une partie des vignettes avaient été rédigées, ou que sa mort soudaine ait empêché le dessinateur de conclure le travail iconographique.

L’analyse préliminaire des textes qui composent ce Livre des Morts montre que l’œuvre de rédaction n’a pas été très soignée. Le(s) scribe(s) a (ont) en fait commis toute une série d’erreurs : omissions, rajouts, transpositions et corrections de mots ; confusions de signes semblables ; interruptions de phrases et imprécisions variées. Plusieurs raisons peuvent être à l’origine de cette corruption des textes : utilisation de modèles lacunaires, endommagés et/ou déjà corrompus, mauvaise compréhension des formules de la part du copiste et fautes d’inattention, comme aberratio oculi, haplographie et dittographie. Le risque, fréquent, de se tromper dans la copie d’un manuscrit et toutes les erreurs qui pouvaient s’en suivre devaient représenter, a priori, un gros souci pour les scribes égyptiens, car cela aurait pu affecter l’efficacité et la validité magique du texte. À cet égard, notre papyrus montre qu’une relecture, voire un contrôle, étaient parfois faits sur le texte copié, avec par conséquent la correction de certaines erreurs. Plusieurs siècles plus tard, le risque de commettre des fautes dans la rédaction des textes constituait une préoccupation tellement importante pour les copistes médiévaux, qu’on croyait alors à l’existence d’un démon, nommé Titivillius, chargé de recueillir dans un sac les mots omis par les moines négligents dans leurs copies (ou passés sous silence dans leurs psalmodies), afin de les en charger au jour du Jugement !

En ce qui concerne plus spécifiquement certains aspects du contenu du Livre des Morts de Pasenedjemibnakht, comme la position et la structure de quelques formules, la paléographie, l’iconographie des vignettes, plusieurs éléments permettent de rapprocher ce manuscrit de documents d’origine thébaine principalement, datés de l’époque pré-ptolémaïque et de la première moitié de l’époque ptolémaïque.
D’autre part, le papyrus de Pasenedjemibnakht, malgré sa provenance très probable de la nécropole d’Akhmîm, ne présente pas de caractéristiques similaires au groupe des Livres des Morts originaires de cette ville. Il y a pourtant un élément très particulier qui relie le papyrus de Pasenedjemibnakht aux documents d’Akhmîm : l’emploi de l’écriture rétrograde, qui, en revanche, n’est pas utilisée dans les Livres des Morts tardifs et ptolémaïques rédigés à Thèbes.

Ces observations nous permettent d’avancer deux hypothèses en ce qui concerne la rédaction du papyrus de Pasenedjemibnakht : soit il a été fabriqué à Thèbes et ensuite exporté à Akhmîm, soit il a été réalisé à Akhmîm en se fondant sur un, voire plusieurs, modèle(s) d’origine thébaine. À ce jour, faute d’autres Livres des Morts d’Akhmîm semblables à celui de Pasenedjemibnakht, il est difficile de trancher. Dans le premier cas, il resterait surtout à expliquer l’emploi de l’écriture rétrograde dans un atelier thébain (un cas unique !), alors que dans le deuxième cas le fait que les seuls papyrus d’Akhmîm connus aujourd’hui (rédigés longtemps après le papyrus du Louvre) s’éloignent sous plusieurs aspects de celui-ci, pourrait signifier qu’une autre tradition s’était entre-temps installée à Akhmîm, entre la fin du ive et le milieu du iiie siècle av. J.-C. Une tradition très spécifique et homogène, qui a produit des documents plus courts, avec des changements dans la séquence des formules, dans les textes et dans l’iconographie des vignettes, mais toujours en écriture rétrograde.

Ce qui apparaît en tout cas manifeste est l’existence de contacts et d’échanges entre les deux villes aux époques tardive et ptolémaïque, dans le cadre desquels des manuscrits modèles ou des objets funéraires auraient pu être déplacés. À ce propos, A. Kucharek remarque qu’un des cercueils trouvés dans la tombe d’Ankhhor (TT 414, nécropole thébaine de l’Asasif), remontant à la phase de réutilisation de l’hypogée (début de l’époque ptolémaïque), est décoré selon un style qui permet de l’associer au petit groupe de sarcophages portant des extraits des « Lamentations d’Isis et de Nephthys », typiques d’Akhmîm, mentionnés plus haut.

Quant à la datation du papyrus de Pasenedjemibnakht, les données prosopographiques relatives à sa famille et, notamment, les nouvelles informations sur le sarcophage de son fils Nesmin, qui devrait être daté du début de l’époque ptolémaïque (330-310 av. J.-C., cf. supra), permettent actuellement de délimiter l’arc chronologique du manuscrit à la deuxième moitié du ive siècle av. J.-C.

Le papyrus de Pasenedjemibnakht est donc à considérer comme un important exemplaire de Livre des Morts rattaché à la tradition thébaine, presque complet (à l’exception d’une douzaine de formules manquantes) et rédigé selon le canon saïte. Ses liens avec certains manuscrits pré-ptolémaïques de Thèbes d’un côté et avec la ville d’Akhmîm de l’autre, en font un témoin précieux de la vivacité et du dynamisme de la production du Livre des Morts entre la fin de l’époque tardive et le début de l’époque ptolémaïque.