L'Augustinus écrit par Cornelius Jansen

L'Augustinus est un ouvrage théologique écrit par Cornelius Jansen, également connu sous son nom latin de Jansenius.

L'ouvrage, dont le titre complet est Augustinus seu doctrina Sancti Augustini de humanæ naturæ sanitate, ægritudine, medicinā adversùs Pelagianos et Massilienses est publié en 1640 à Louvain, deux ans après la mort de Jansen. Il est rédigé en latin et divisé en trois volumes : le premier traite du pélagianisme, le second de la Chute et le troisième de la Grâce. Il alimente les controverses théologiques qui agitent la France et une partie de l'Europe sous le nom de jansénisme.

Dans cet ouvrage monumental sont développées les réflexions théologiques de Jansenius sur l'œuvre de saint Augustin. La question de la grâce y est ainsi fortement développée.

De l'Augustinus ont été tirées cinq « propositions » considérées comme hérétiques et condamnées comme telles par le pape Innocent X dans la bulle Cum occasione le 9 juin 1653.

Ce livre est condamné et mis à l'Index par la bulle pontificale In eminenti émise le 6 mars 1642 par le pape Urbain VIII.

La philosophie du temps selon saint Augustin

Saint Augustin dans son cabinet de travail, par Botticelli Eglise Ognissanti, Florence. Wikipedia L’historien de l’Afrique du Nord tardo-antique rencontre à chaque pas la pensée de saint Augustin dont, à l’égale d’Ibn Khaldûn, toute doctrine invoque l’autorité pour s’établir ou se confirmer. Parmi les penseurs qui s’appuient sur ses textes en des sens divers au point d’en être parfois contradictoires, lesquels restent fidèles à l’orientation authentique de sa pensée, et dans quelle mesure ? Pour répondre à cette question, encore faut-il connaître Augustin, son milieu intellectuel et culturel, et sa vision du temps.

Regard sur la vie d’Augustin

Né le 13 novembre 354 à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, petite ville située sur la frontière tuniso-algérienne, Aurelius Augustinus était un romano-africain qui appartenait à cette petite bourgeoisie municipale, atteinte par la crise du IVe siècle. Son père Patricius était païen, mais sa mère Monnica avait embrassé, avec ardeur, le christianisme. Comme toute la jeunesse de son temps, il reçut une culture classique presque exclusivement latine, d’abord dans sa ville natale puis à Madaure et à Carthage où il fit des études supérieures. Sensible à la rhétorique latine, il occupa la chaire universitaire l’éloquence dès l’automne de l’année 374. Il s’intéressa également à la philosophie, ce qui était devenu exceptionnel pour les rhéteurs de son temps ; la lecture de l’Hortensius de Cicéron causa sur lui une profonde impression et l’initia au platonisme.

Sa religiosité inquiète le fit adhérer pendant plusieurs années à l’hérésie manichéenne. Déçu et fatigué du chahut de ses étudiants, il quitta Carthage pour l’Italie en 383 ; après un petit séjour à Rome, il s’établit à Milan où il subit l’influence de l’évêque Ambroise et fit connaissance avec la philosophie néoplatonicienne. C’est là qu’il se convertit au christianisme à l’âge de trente-deux ans.

De retour à Thagaste, il vendit les biens paternels et organisa, avec quelques amis, une sorte de communauté où il vécut dans l’ascèse et la méditation, décidé à renoncer au monde. C’est malgré lui qu’il fut ordonné prêtre d’Hippone et consacré, quatre ans plus tard, évêque de cette ville (395) où il devait siéger pendant trente-cinq ans jusqu’à sa mort dans la cité assiégée par les Vandales (430). Augustin fut donc un évêque et un homme d’action.

L’intellectuel sortit de sa tour d’ivoire et se consacra aux réalités quotidiennes et accablantes de l’administration de son diocèse ; il rendait la justice tous les jours jusqu’à midi et siégeait parfois jusqu’au soir ; il administra les biens du clergé, convoqua des conciles, présida des colloques, entreprit de multiples voyages à Carthage.

Polémiste, il combattit les schismes avec une ardeur infatigable, et joua un rôle décisif dans la lutte contre le donatisme. Après la conférence contradictoire de 411, où près de cinq cents évêques, pour moitié catholiques, pour moitié donatistes, s’affrontèrent sous la présidence d’un commissaire impérial Flavius Marcellinus, il s’en prit à l’hérésie pélagienne qui minimisait la notion de péché originel et de prédestination pour mettre l’accent sur le libre arbitre et le mérite individuel de l’homme. Il multiplia également les attaques contre les païens. Théologien et philosophe, plusieurs de ses traités explorent la philosophie du temps.

La philosophie du temps chez Augustin

Tandis qu’il adhérait au manichéisme, Augustin avait professé un matérialisme radical qui s’appliquait à sa vision du divin et de temps. C’est en réaction contre cette première vision des choses qu’Augustin enseignera la création ex nihilo. À ses yeux, le monde ne peut avoir que deux origines : ou bien Dieu le crée à partir du néant, ou il le tire de sa propre substance. Admettre cette dernière hypothèse, c’est admettre qu’une partie de la substance divine puisse devenir finie, muable, soumise aux altérations de toutes sortes et même aux destructions que les parties de l’univers subissent. Ainsi entre le divin et le muable, l’opposition est irréductible ; comment l’éternel et l’immuable peuvent-ils avoir produit le temporel et le changeant ?

Pour Augustin, la difficulté ne tient pas seulement à ce que l’éternité nous échappe, le temps même, qui nous emporte, reste une réalité mystérieuse : toute sa substance tient dans l’instant indivisible qu’est le présent. Augustin mesure, comme les stoïciens et les néoplatoniciens, le temps. Mais la grande question pour lui concerne la mesure : la longueur d’un passé qui n’est plus, d’un avenir qui n’est pas encore ou d’un présent instantané.

« Qu’est-ce donc le temps ? Qui en saurait donner facilement une brève explication ? Qui pourrait le saisir, ne serait-ce qu’en pensée, pour en dire un mot ? Et pourtant quelle évocation plus familière et plus classique dans la conversation que celle du temps ? Nous le comprenons bien quand nous en parlons ; nous le comprenons aussi, en entendant autrui en parler. Qu’est-ce que donc le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. Toutefois, j’affirme avec force ceci : si rien ne passait, il n’y aurait pas de passé ; si rien n’advenait, il n’y aurait pas de futur ; si rien n’était, il n’y aurait pas de présent. Mais ces deux temps, le passé et le futur, comment peut-on dire qu’ils “sont”, puisque le passé n’est plus, et que le futur n’est pas encore ? Quant au présent, s’il restait toujours présent sans se transformer en passé, il cesserait d’être “temps” pour être “éternité”. Si donc le présent, pour être “temps”, doit se transformer en passé, comment pouvons-nous dire qu’il “est”, puisque son unique raison d’être, c’est de ne plus être, si bien que, en fait, nous ne pouvons parler de l’être du temps que parce qu’il s’achemine vers le non-être. » (Augustin, « Les Confessions », XI, XIV, 17)
Pour sortir de cette redoutable difficulté, Augustin a proposé d’identifier le temps au mouvement ; en admettant cette solution, qui semble une simplification de celle d’Aristote, le problème disparaît, car si le temps n’est que le mouvement, il est clair que le mouvement peut être à soi-même sa propre mesure et, par conséquent aussi, qu’on pourra toujours mesurer du temps avec du temps, du mouvement avec du mouvement.

Saint Augustin par Philippe de Champaigne (Musée d’art du comté de Los Angeles).

Les Temps augustiniens

Dès le début du christianisme, même si l’enseignement de l’histoire n’a jamais fait partie des sept arts libéraux hérités de l’Antiquité classique, la réflexion sur la production historique est constitutive de la formation de la culture chrétienne. Augustin est, en cette matière comme en bien d’autres, l’auteur décisif, dont les œuvres ont été immensément diffusées et dont l’influence s’est exercée sur une foule d’autres auteurs tardo-antiques. Il lui revient d’avoir, en se fondant sur le récit biblique Genèse, fixé à six le nombre des âges du monde, depuis la Création jusqu’au Jugement dernier.

Plusieurs ouvrages d’Augustin, écrits entre 387 et 430, dont La Genèse contre les manichéens et La Cité de Dieu, mettent les six âges du monde, et les six âges de l’homme en rapport avec les six jours de la Création. Le premier âge augustinien va d’Adam au déluge, le deuxième de Noé à Abraham, le troisième d’Abraham à l’installation du royaume davidique, le quatrième de l’époque du roi Salomon à l’invasion de Nabuchodonosor II, le cinquième de l’exil babylonien au début du règne d’Hérode Antipas, le sixième du Christ au jugement dernier. Par-delà s’ouvre le septième âge sans fin de la Jérusalem céleste.

Le temps présent, dans lequel les chrétiens de l’époque d’Augustin ont conscience de vivre, appartient donc, selon le découpage augustinien, au sixième âge ; celui-ci a un début bien identifié avec l’Incarnation et il aura une fin avec l’Apocalypse : mais de ce terme, l’échéance est inconnue. La division de l’histoire en six âges, plutôt qu’en quatre comme le suggérait le Livre de Daniel, a été reprise plus tard par les auteurs chrétiens de la fin de l’Antiquité ; comme c’est le cas avec Isidore de Séville (560-636). Et contrairement à bien des auteurs chrétiens antérieurs, tel que Origène (185-254) et Eusèbe de Césarée (265-339), Augustin se refuse à attribuer un nombre précis d’années à chaque âge du monde et à compter le nombre des années écoulées depuis la création du monde. Il entend dénier ainsi la validité des attentes millénaristes. Seule est légitime à ses yeux l’interprétation symbolique des nombres, mise au service d’une conception spirituelle de l’histoire et du temps.

Protestantisme, baïanisme et jansénisme

Dans cette série d’articles sur la grâce actuelle, nous avons mentionné deux groupes d’erreurs dans l’articulation de la relation entre la grâce actuelle et la nature humaine. Le premier groupe d’erreur a consisté à exalter la nature humaine au préjudice de la grâce, tandis que le deuxième groupe a exalté la grâce au détriment de la nature humaine. Nous avons déjà présenté le premier groupe dans cet article sur le pélagianisme et le présent article va présenter le deuxième groupe d’erreur qui consiste à exalter la grâce au détriment de la nature humaine.

Les fondateurs du protestantisme

Parmi ceux qui ont exalté la grâce au détriment de la nature humaine, on retrouve deux importants fondateurs du protestantisme : Martin Luther et Jean Calvin. Selon eux, l’homme par ses propres forces ne peut accomplir aucune bonne œuvre, de sorte que toutes ses actions, faites sans le secours de la grâce et même sans la foi justifiante sont autant de péchés. Aussi, l’homme est forcé d’agir par la grâce, de sorte qu’il ne peut y résister. Ces erreurs furent condamnées par le concile de Trente (1545-1563).

Comme pour le pélagianisme, la source des erreurs de Luther et de Calvin se situait dans leur conception erronée de l’état de la création d’Adam et Ève. Pour eux, la justice originelle et les dons qui accompagnaient la nature humaine n’étaient pas ajoutés à la nature humaine, mais faisaient essentiellement partie de cette nature. De là, ils concluaient que le péché originel a vicié fondamentalement la nature humaine, au point de lui enlever le libre arbitre et à rendre l’homme radicalement impuissant à connaître ou à vouloir les réalités spirituelles ou divines.

Baïanisme et jansénisme

Les erreurs de Luther et de Calvin se sont aussi retrouvées dans le monde catholique, sous des formes légèrement différentes, dans le baïanisme et le jansénisme. Le baïanisme vient du nom de son fondateur Michel Baïus (ou Michel de Bay) et le jansénisme vient du nom de son fondateur Cornelius Jansen (Jansenius). Voici les cinq propositions condamnées du jansénisme qui exprime bien les idées de ces courants :

Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux justes qui veulent et s'efforcent selon les forces qu'ils ont présentes : et la grâce, par laquelle ils leur soient possibles, leur manque aussi. Dans l'état de la nature déchue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure. Pour mériter et démériter dans l'état de la nature déchue, il n'est pas nécessaire qu'il y ait dans l'homme une liberté qui soit exempte de contrainte. Les semi-pélagiens admettaient la nécessité de la grâce intérieure prévenante, pour chaque action, même pour le commencement de la foi : et ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette grâce fût telle, que la volonté des hommes lui pût résister ou obéir. C'est un sentiment semi-pélagien de dire que Jésus-Christ soit mort ou qu'il ait répandu son sang pour tous les hommes sans en exempter un seul.

Ce que nous pouvons apprendre de la condamnation de ces erreurs

1 Que l’élévation à l’état surnaturel et l’intégrité de nature n’étaient pas dues à nos premiers parents et ne faisaient pas partie intégrante de leur nature. Il y a ainsi une distinction radicale entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, entre la grâce et la nature.
2 Que le péché originel n’a pas détruit le libre arbitre, mais l’a seulement affaibli et incliné.
3 Que l’homme déchu, n’étant pas totalement vicié dans son entendement et sa volonté, peut, sans le secours de la grâce, connaître quelques vérités de l’ordre naturel, accomplir des œuvres faciles du même ordre et surmonter les tentations légères.
4 Que l’homme peut, avant d’avoir obtenu la grâce de la foi, faire des actions moralement bonnes et donc que les œuvres des non-croyants ne sont pas tous des vices ou des péchés.
5 Que l’homme, aidé de la grâce actuelle, peut, avant d’avoir obtenu la justification, accomplir des actes bons et surnaturels et donc que les œuvres des pécheurs ne sont pas tous des péchés.
6 Que la grâce efficace n’impose pas à l’homme la nécessité d’agir, mais lui laisse toute sa liberté.
7 Que Jésus-Christ est mort et a répandu son sang pour que tous les hommes soient sauvés.

Le Jansénisme paroissial dans le Diocèse de Nantes au XVIII siècle.

Dans son remarquable ouvrage sur les Jansénistes et la Constitution civile du clergé, M. Préclin a dressé une carte du clergé janséniste en France aux environs de 1725. Le diocèse de Nantes figure parmi ceux où le contingent dépasse la centaine. Le chiffre est exact, si l'on y fait entrer les religieux, Oratoriens et Bénédictins surtout. Il serait excessif, si on le restreignait aux seuls prêtres des paroisses. Il ne semble pas, en effet, que le nombre des curés, vicaires et prêtres de choeur, appelants ou du moins ouvertement déclarés contre la Bulle Unigenitus, y ait dépassé soixante-dix [Note : Sur les origines et la première phase du conflit religieux dans le diocèse, au lendemain de la publication de la Bulle Unigenitus, consulter les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne T, X 1929. Le Jansénisme à Nantes de 1714 à 1728, A. Bachelier. Les sources principales de l'article présent sont : Les deux gazettes, les Nouvelles ecclésiastiques et le Supplément aux Nouvelles ecclésiastiques, la première favorable, la seconde hostile au Jansénisme. — Travers, Histoire, T. III) — Louail et Cadry, Histoire du livre des Réflexions morales, T. I et II. — Quatrième mémoire sur tes projets des Jansénistes. — Arch. nat. L 16 et 17, — Arsenal 11031].

Le clergé de la ville de Nantes est de beaucoup le plus touché., Deux des curés, M. Cassard, recteur de St-Laurent, et M. Rubion, recteur de Notre-Dame, font partie de la Faculté de Théologie. Si M. Rubion est favorable à la bulle, M. Cassard, avec une ardeur qui ne se démentira jamais, lui a déclaré une guerre sans merci. Mais M. Rubion est un isolé. Tous les recteurs des paroisses urbaines se rangent derrière le recteur de St-Laurent et s'y tiendont, sauf un, jusqu'à la mort. MM. Litoux de Saint-Saturnin, de Tanoarn de St-Denis, J.-B. Arnolet de St-Nicolas, Letourneux de Sainte-Radegonde, Borniguel de Ste-Croix, Bizeul de St-Vincent, Boétard de St-Léonard. Les deux recteurs de St-Similien et de St-Clément, paroisses de faubourg, bien qu'avec moins d'éclat, sont, de notoriété publique, en communion d'idées avec eux.

Autour des recteurs se groupent et font bloc les vicaires et les prêtres de choeur. Le presbytère de St-Nicolas en est le centre le plus nombreux et le plus homogène. Son curé, M. Arnolet, est un opposant de la première heure. Il loge sous son toit son frère, Jacques, curé de Ste-Luce, docteur en théologie, rétractant, appelant et agrégé à l'Eglise chismatique d'Utrecht. Ses auxiliaires, et ils sont nombreux, car si la paroisse de St-Nicolas n'est que la seconde du diocèse pour le chiffre de la population, elle est la première par l'importance : vicaires, prêtres de choeur, chapelains, l'épaulent ostensiblement. Quelques ecclésiastiques, que leur opposition à la bulle a obligé à résilier leur fonction, ont élu domicile sur le territoire de sa paroisse. De jeunes clercs, que leur refus de signer le Formulaire a écartés des ordinations, y ont élu domicile. Ils forment un groupe d'une quinzaine dont aucune mesure ne pourra ébranler la tenace résistance. Le presbytère de St-Saturnin pratique la même hospitalité à l'égard des abbés quesnellistes, et c'est dans ses murs accueillants que Travers prépare ses ouvrages contre la Bulle et les évêques.

Les recteurs de la campagne sont loin d'offrir à l'erreur un contingent proportionnellement aussi important. Au nord de la Loire, la carte du jansénisme se limite au pays guérandais, et dans ce coin extrême du diocèse le mal est loin d'être général. Il n'est même le fait ni des recteurs ni des vicaires. Un seul abbé, Jean Lamoureux, vicaire au Croisic sa paroisse natale, y mène une campagne vigoureuse contre la Constitution. A Guérande même, dans le très nombreux clergé de la collégiale, deux membres seulement ont appelé, les abbés Bernier et Marie. Plus haut dans les terres, nous découvrons l'abbé Thibaud, curé de Missillac, veuf entré dans les ordres et ancien secrétaire de Mgr de Beauveau. Sur les bords de la Vilaine, la Roche-Bernard, qui fait alors partie du diocèse de Nantes, est avec les quatre frères Boucher, René, Paul, François et Guillaume, et malgré la fidélité, de son clergé paroissial, une terre d'élection pour la cause quesnelliste. Bientôt deux autres prêtres nantais comme eux réfractaires, viendront élire domicile à leur côté.

Dans la vallée de la Loire, cinq recteurs se détachent, qui ont adhéré au schisme. Le premier, aux portes d'Ancenis, est l'abbé de Nivelle, prieur de St-Géréon. Trois autres voisinent aux portes de Nantes : le curé de St-Médard de Doulon, et deux docteurs en théologie. L'un, que nous avons rencontré, est Jacques Arnolet, curé de Ste-Luce et frère du curé de St-Nicolas. L'autre, destiné à une certaine célébrité, est l'abbé Moreau, ex-membre de la communauté de St-Clément et curé de Thouaré. Enfin en aval, le curé d'Indre.

Le pays de Retz est, dans son ensemble, indemne. Cependant, sous l'épiscopat de M. de Sanzay, cinq de ses curés sont suspects, sans être qualifiés d'appelants. Quatre sont voisins : MM. Juchard, de Ste-Pazanne, Galot, de St-Mars-de-Coutais, Datin, de Rouans, Jousseaume, de Cheix. Le cinquième est le sieur Guéreau de la Lirnouzinière. Lorsque, en 1738, M. de Sanzay réunit à Machecoul les curés de la région, défense est faite à Guéreau de s'y rendre.

Le territoire de Clisson offre par contre un bloc qui rappelle (celui de la ville de Nantes). Si le chapitre de N.-D. est soumis, un de ses membres les plus en vue, le chanoine Nizan, docteur‘en théologie, est appelant ; il s'est fait dans la région l'apôtre de la résistance aux décisions romaines. Auour de lui s'agite un groupe de recteurs fanatiques ; trois sur quatre des curés de la ville, N.-D., la Trinité et St-Jacques. Seul St-Gilles résiste à la contagion. Mais cinq curés du voisinage ont embrassé la cause avec enthousiasme : Marioux de Cugan, de Masalve de la Bruffière, Boulin de Boussay, Courtin de Gétigné, de la Grue de Mouzillon.

Au total, nous arrivons à une trentaine de recteurs jansénistes, dont dix pour la seule ville de Nantes et ses faubourgs immédiats. En fixant à quarante le nombre des ecclésiastiques qui sont en communion avec eux, y compris deux des vicaires généraux, MM. du Moulin-Henriet et d'Espinose, nous croyons faire la part large au parti.

Nous sommes loin du compte qui figure dans le manuscrit de l'abbé Guibert, inspiré d'ailleurs de Travers : « Alors (sous l'épiscopat de M. de Sanzay), le clergé de la ville de Nantes et celui des campagnes formait deux partis. L'un composé de ceux qui admettaient la bulle Unigenitus ; l'autre parti, beaucoup plus nombreux, qui ne voulait pas entendre parler du Formulaire ».

C'est là une petite minorité qui sera dépassée même par le chiffre des adhésions à la Constitution du clergé. Le diocèse compte en effet 240 paroisses et le nombre des prêtres occupés de près ou de loin dans le ministère s'élève à plus de 800. Sans doute, il y a, en dehors de ceux qui affichent leur opposition à la Bulle, des hésitants, des sympathisants. Nous inclinons à croire qu'ils furent en petit nombre. Le prestige qui entoure les Jansénistes, dans les années qui suivent la mort de Louis XIV, l'esprit de corps qui, très avant dans le siècle les anime et les soutient, l'aide morale et matérielle dont ils ne cessent de bénéficier, font que assez peu se résignèrent à demeurer dans l'ambre.

Combien de fidèles se groupent autour de ces pasteurs ? L'auteur d'un mémoire contemporain écrit : « Quand on voit sur un papier le nom de 500 ecclésiastiques, il faut compter que chacun à plus de 50 laïcs dévoués à ses sentiments ». A ce compte, le Jansénisme nantais se réduirait à quelques centaines de fidèles, à un millier au plus.

Il y a sans doute dans notre région, à Nantes surtout, comme à Paris, un Jansénisme populaire. Mais il doit s'entendre plus de la popularité des pasteurs jansénistes que de celle de leurs idées. Nul ne songe à contester en effet la valeur morale, la piété, le zèle, la charité, l'austérité de ces prêtres révoltés contre le pape et leurs évêques. Vivants ou morts, on les entoure d'une vénération qui prend parfois le caractère d'un véritable culte. Les obsèques de M. Litoux, recteur de St-Saturnin, furent un triomphe, manifestation spontanée de la reconnaissance des fidèles pour un prêtre qui leur avait donné 42 années de son existence et, à défaut de la soumission à l'autorité, l'exemple des vertus qui gagnent les âmes droites et simples. Lorsqu'il tomba malade, on le recommanda le dimanche suivant aux prières de son troupeau. Un des vicaires ajouta de façon à être entendu : « Priez plutôt pour sa conversion ». La messe terminée, la foule se porta à la sacristie, menaçant de faire un mauvais coup à l'importun. Ce fut tout une émeute et il ne fallut rien moins que la garde du château pour l'apaiser. Il ne faut pas cependant se laisser impressionner par ces manifestations de légitime sympathie. Quand les lettres de cachet viendront arracher à leurs paroisses ces curés indociles, aucun mouvement populaire ne se dessine. Si le départ du curé de St-Nicolas, M. Arnolet, suscite une protestation des marchands de la Fosse, ces marchands ne sont pas le peuple. Ce peuple ne ménagera ni son estime ni sa confiance à leurs successeurs, s'ils en sont dignes. Nous savons d'ailleurs que le vrai peuple, et, en tête, toutes les vendeuses des Halles, houspillent sans vergogne le convoi des jansénistes impénitents.

L'attachement aux doctrines jansénistes est le fait d'une minorité, d'un groupe restreint de fidèles, dont le recrutement n'a rien d'exclusif. Sorte de petite église qui s'apparenterait à un tiers-ordre, à une confrérie où se côtoieraient toutes les classes sociales.

Il y a les servantes des recteurs, leurs soeurs et proches parentes, chez qui l'affection et la fidélité ferment la voie à toute considération. On distingue, à côté d'elles, quelques personnages également d'humble condition : telle la demoiselle Fessard, de Ste-Radegonde, petite marchande de morue, ou la demoiselle Auffray, simple tailleuse de la paroisse Ste-Croix.

Ce ne sont là pourtant que des exceptions. La bourgeoisie et l'aristocratie forment l'élément le plus nombreux du contingent. Au premier rang, figurent les magistrats, membres de l'administration communale, membres du Présidial, noblesse de robe plutôt que noblesse d'épée. Puis viennent les bourgeois, commerçants, armateurs. Des familles entières presque des tribues ont ostensiblement pris position contre la Constitution. Les Charette de la Gâcherie et les du Moulin-Henriet, gens de loi et gens d'église, hommes et femmes, alliés entre eux, sont tous ardents quesnellistes. Pareillement les de Montaudouin, les Sarrebourse de Lary, les de Grandmaison, les de Biré, les de Masalve, les Cornulier de Lorière, etc... La famille de Troisville, paroissiens de St-Nicolas, semble battre le record du nombre et du fanatisme. D'autres sont partagées, tels les d'Espinose de Frossay. M. d'Espinose, ancien conseiller au Parlement de Bretagne, s'est donné corps et âme à la cause janséniste, et cette passion aveugle, qu'il partage avec son frère l'archidiacre, lui donne aux yeux de sa femme et de ses trois filles, excellentes catholiques, figure d'Orgon. Elles en gémissent d'ailleurs et s'activent pour sa conversion. Le cas est étrange, d'autant plus remarquable que l'élément féminin domine dans le parti. Cependant, lorsqu'en 1736 M. Brelet, curé de St-Nicolas, aura refusé les sacrements au procureur du présidial, 50 de ses collègues viendront protester et en dresser procès-verbal dans la sacristie paroissiale.

Il nous est plus difficile, faute de documents, de disserter sur le contingent des paroisses rurales. Les Nouvelles jansénistes et les Nécrologes du parti ne nous fournissent à ce sujet que de rares et vagues indications, signe sans doute du petit nombre des adhérents. Tant que les curés appelants sont demeurés en fonction, ils ont pu égarer à leur suite quelques brebis. Les curés disparus, par décès ou par lettre de cachet, les brebis sont rentrées au bercail. Pourtant à St-Mars de Coutais, une pénitente de M. Galot s'entête dans sa foi. Pendant 5 années, elle s'abstient des sacrements. A l'heure de la mort, elle refuse le ministère du clergé paroissial, et déclare que les seuls curés de Ste-Pazanne ou de Rouans trouveront grâce auprès d'elle. Sa fortune reste au parti. Un jeune clerc du Pellerin, quesnelliste avoué, s'installe dans sa demeure et procède à la distribution des aumônes.

Soixante-dix prêtres, quelques centaines de fidèles, tel semble avoir été, en sa période de plus grande prospérité, le contingent janséniste dans les paroisses du diocèse. Nantes possède le groupement le plus nombreux à la fois et le plus homogène. Le reste est dispersé inégalement, plus particulièrement au sud de la Loire. Cependant, sauf la région de Clisson, et peut-être le coin de la Roche-Bernard, aucun groupe rural ne parait être sérieusement développé. Toutefois si limité qu'ait été chez nous le jansénisme paroissial, quant au nombre et quant à la répartition, il n'en fut pas moins très ardent.

Cette ardeur revêt les formes les plus variées.

C'est en premier lieu l'opposition à la Bulle. Elle est surtout le fait des curés tenus par leurs fonctions ou leurs obligations à en prêcher ou à pratiquer la soumission.

Le 7 janvier 1716, sur les quatre curés, docteurs en théologie, qui deux années plus tôt ont accepté la Constitution pontificale, trois se rétractent. Six mois plus tard, à l'unanimité sauf un, M. le curé de N.-D., ils refusent de publier un mandement épiscopal qui condamne, d'accord avec l'assemblée du clergé de France, deux ouvrages particulièrement violents contre la bulle et l'autorité des papes. Ils répondent aux sommations, pourtant bien légitimes du prélat, en faisant appel au Parlement de Bretagne.

Le 11 Mars de l'année suivante 1717, dans la grande salle du collège St-Clément, sept des curés de la ville viennent interjeter appel de la Bulle au futur concile. Séance publique à laquelle on a donné un éclat exceptionnel. Les docteurs appelants de la veille sont présents. Aux recteurs se sont joints, la Faculté des art au complet, c'est-à-dire le personnel oratorien du collège en totalité, plusieurs ecclésiastiques de la ville, dont Lanoë-Ménard et Travers. Avant de signer ce qu'ils appellent l'acte « libérateur » deux docteurs de la Faculté de Théologie, ex-directeurs du séminaire d'où leurs opinions subversives les ont fait exclure, lisent la formule d'appel des quatre évêques. Laquelle lecture étant faite, rapporte le procès-verbal, tous « ont déclaré bien savoir et entendre et en conséquence adhèrent au décret d'appellation de la Faculté de Théologie de Nantes, conformément à l'appel au futur concile des évêques et de la Faculté de Théologie de Paris, et ce dans toutes leur forme et teneur sans restriction quelconque ». En tête des curés signataires, s'inscrit « Bizeul, prêtre, recteur de St-Vincent, âgé de 89 ans, ayant 60 ans de prêtrise et 47 de service comme curé de St-Vincent ». M. Letourneux curé de Ste-Radegonde, empêché de prendre part à la manifestation commune, en appelle le jour même par devant notaire, à son domicile presbytéral.

St Vincent de Paul chez l'Abbe de St Cyran fondateur du Jansenisme en France ( (Dessin de Vignola) ). L'opposition à la Bulle se manifeste encore très active par l'oeuvre de propagande dont elle est l'objet dans la région nantaise. Bien que les premiers et les plus zélés artisans en aient été le bénédictin don Louvard, et son ami le docteur en Théologie Mellinet, les prêtres des paroisses et les simples laïques y apportent leur concours. Ils sont correspondants, dépositaires, commissionnaires . Ils assurent surtout la distribution de la fameuse gazette du parti, les « Nouvelles Ecclésiastiques ». Les relations régulières du port de Nantes avec la Hollande permettent une fructueuse contrebande avec l'Eglise et les réfugiés d'Utrecht. Une lettre du 18 Mai 1736 lève un coin du voile sur ce trafic clandestin.

« Nantes, le 18 Mai 1736. Hier le capitaine d'une patache placée à un quart de lieue au-dessous de Nantes, entre dans un navire hollandais venu de Rotterdam, pour le visiter et l'examiner s'il ne contenait pas de marchandise de contrebande.

Il y découvrit quatre barils remplis de livres, la surface était couverte de riz. Le nombre des volumes se montre à plus de trois cents, sans parler de 50 calendriers nouveaux de Port-Royal, imprimés pour l'année courante. On a trouvé huit exemplaires du N.T. de Quesnel, chacun de huit volumes, impression de Hollande, force mémoires apologétiques de l'auteur, divers écrits de M. l'évêque de Senez, les Hexaples, les lettres de M. Nicole, le Cri de la foi, plusieurs exemplaires des N.E. de 1735 : Le tout a été saisi et porté à la chambre syndicale des libraires. Les barils sont adressés à M. Poirier, lequel probablement est le marchand de ce nom demeurant à la Fosse près des Capucins ».

L'Opposition à la Bulle se couronne par l'opposition à l'égard de ses auteurs et de tous ceux qui la défendent. Jansénistes, clercs et laïques protestent jusque sur leur lit de mort — leurs testaments spirituels en font foi — de leur soumission à l'église et au pape. Cette soumission s'accommode des plus venimeuses insinuations et des déclarations les moins orthodoxes envers les autorités ecclésiastiques. S'il en est qui se contentent de gémir sur ce qu'ils appellent les égarements de la cour de Rome et des évêques, d'autres ne gardent dans leur langage ou leurs ouvrages aucune mesure. Avec le frère Philippe, un des membres de la famille de Troisville, paroissien et marguilier de St-Nicolas, ils en arrivent à désirer que les noms de pape et d'évêque ne soient plus en usage parmi les fidèles : « noms sortis de l'enfer », pour être uniquement l'objet de « l'ambition des hommes ». Je passe sur les qualificatifs dont sont gratifiés les Jésuites et plus encore les Sulpiciens qui se font faits à Nantes, à la demande instante des évêques, les champions de l'orthodoxie.

Cette opposition paroissiale a trouvé son expression savante. impressionnante même par la masse de l'ouvrage et l'appareil d'érudition qui l'épaule, dans le livre de l'abbé Travers, Les Pouvoirs légitimes du second ordre. Je vous ferai grâce de l'exposé théologique et canonique de la doctrine qu'il contient. Qu'il me suffise de vous dire qu'elle tend purement et simplement à la destruction, j'allais dire au chambardement de la hiérarchie catholique.

Papes et évêques ne sont à ses yeux que des usurpateurs. C'est entre les mains des curés, d'institution divine au même titre qu'eux-mêmes, que le Christ a remis les prérogatives essentielles de son Eglise, à commencer par la juridiction sacramentelle, et il n'est pas loin de subordonner à l'agrément des fidèles, convenue au seul tribunal infaillible, les jugements et les censures de leur autorité doctrinale et disciplinaire. « Travers, écrit justement le Supplément des Nouvelles, revue des Jésuites, assujettit ainsi la puissance des successeurs des apôtres aux suffrages de la multitude et regarde l'Eglise comme une république populaire, dont toute l'autorité part de tous et se retrouve dans le consentement exprès ou tacite qu'elle donne aux actes de juridiction exercés par ses ministres ». La censure sévère que firent tour à tour de l'oeuvre de Travers et l'assemblée du clergé de France de 1745 et la Faculté de théologie de Nantes ne surprit personne, non pas même l'auteur.

L'activité du parti est faite également de sa dévotion, de son culte pour les grands hommes de la secte, ceux qui déjà, par leurs vertus, leurs souffrances héroïquement portées, par des miracles qu'on déclare indubitables, font figure de saints.

Les livres et les calendriers apprennent leurs noms et leurs exploits aux fidèles ; on en instruit les enfants à l'école et au catéchisme. Au château de Careil, en Guérande, la maîtresse de céans rassemble à cette fin les jeunes filles de la région. A Cugan, à la Roche-Bernard, les petites écoles de filles sont entre les mains d'ardentes zélatrices et deviennent de véritables foyers où l'on chauffe à blanc les âmes d'enfants. A la Roche-Bernard la salle de classe tenue par les demoiselles Boucher est ornée des portraits des grands hornmes du parti : Jansénius, S. Cyran, Arnaud, Quesnel et Paris. Au mur pend un tableau où sont Inscrites les 101 Propositions qu'elles doivent apprendre et réciter avec autant de soin et de dévotion que les commandements de Dieu et de l'Eglise.

Le saint de la cause janséniste, c'est surtout au XVIIIème siècle le diacre Paris, le thaumaturge du cimetière St-Médard. Les Nantais partagent l'engouement des Parisiens pour cet homme que Dieu, disent-ils, a suscité comme une écatante protestation contre les anathèmes de Rome. Pèlerins et pèlerines, clercs et laïques prennent le chemin de la capitale, à seule fin de lui rendre grâce. Des malades y vont chercher la guérison, sans succès d'ailleurs. Une fille de M. de Sarrebourse, aveugle, est allée lui demander la lumière elle se noie en route. Quelque temps après, deux groupes accompagnaient une autre jeune fille pareillement privée de la vue. L'un d'eux avait à sa tête l'archidiacre d'Espinose en personne. On multiplia les neuvaines sur la tombe de Paris. Aucune amélioration ne se fit sentir, mais la ferveur des pèlerins n'en subit aucune atteinte.

De ces pèlerinages à St-Médard, les dévots rapportaient des reliques, quelques poignées de terre dérobées à la tombe. On en faisait de petits sachets auxquels on prêtait des vertus merveilleuses. Le contact de cette terre sainte, son absorption surtout dans une solution d'eau opérait des prodiges. Une des expériences les plus célèbres fut celle tentée sur un jeune garçon d'une quinzaine d'années, débarqué du Canada au Croisic, les deux pieds perdus de gangrène et conduit à l'hopital. Il s'appelait Nicolas Paris, un nom prédestiné. Deux jansénistes du lieu jugèrent l'occasion providentielle et, à l'insu des docteurs et de l'aumônier, firent au patient des applications de la précieuse terre, assurant au malheureux que les pieds lui reviendraient « tels qu'ils les avaient eus ». Il n'en fallut pas moins pratiquer l'amputation. Les chirurgiens « ôtèrent les deux pieds, c'est-à-dire les détachèrent avec autant de facilité qu'on en a à oter une mule ou un soulier non bouclé et sans nul instrument de chirurgie ». Les deux guérisseurs continuèrent cependant leur oeuvre sur les plaies, y ajoutant des potions de terre délayée. Un morceau d'étoffe distrait d'un vêtement du thaumaturge fut fixé à son gilet. Peine perdue. Ces diverses opérations n'avaient d'autre effet que d'augmenter les souffrances du malade. Malgré le secret auquel on l'avait condamné, il révéla les agissements dont il était l'objet. La justice s'empara de l'affaire et les deux fanatiques furent décrétés d'arrestation et emprisonnés.

L'Eglise janséniste de Nantes crut, elle aussi, posséder ses thaumaturges. Les miracles fleurissaient, disait-on, sur la tombe de J. Lanoë-Ménard. Quelques uns figurent à la suite de sa vie. Mais leur valeur reste limitée à celle des témoignages qui les escortent et ces témoignages tout jansénistes sont sujet à caution. M. Marioux, curé de Cugan, tenta de créer un mouvement de pélerinage vers le tombeau de M. Arnolet, ancien recteur de St-Nicolas, décédé et enterré à Clisson. Mais l'affaire, à la suite d'une méprise des pèlerins, finit dans un éclat de rire.

Opposition à la Bulle, culte des grands hommes du parti, l'ardeur du janséniste paroissial se manifeste enfin par le caractère de sa dévotion. Il a ce que nous appelons une ascèse à lui.

Elle s'exprime d'abord par un excès de Rigorisme. Je dis à dessin, l'exès, car le rigorisme n'est pas spécifiquement janséniste. Le rigorisme n'en dérive pas, non plus qu'il n'en est le signe distinctif. Cependant le jansénisme s'en est emparé et il l'a si bien marqué qu'on a fini par les confondre. Déjà cette note excessive avait contribué à détacher Mgr. G. de Beauveau de Lanoë Ménard. A mesure que le siècle avance le rigorisme s'accentue et, de 1730 à 1750, les missionaires diocésains les meilleurs et les plus sévères définiront le confesseur janséniste « un prêtre qui diffère l'absolution ». L'enquête épiscopale de 1740 dans la région de Clisson aboutit à cette conclusion que les deux curés de Cugan et de Gétigné semblent s'être proposés d'abolir les sacrements dans leurs paroisses. Les trois quarts des fidèles n'ont pas fait leurs Pâques depuis plusieurs années. Il leur est arrivé de laisser mourir nombre d'entre eux sans sacrements. Des « loups », non des bergers, dira d'eux Mgr. de Sanzai, lors de sa visite pastorale. Les curés de Rouans et de Cheix usent de la même désolante rigueur. « La paroisse de Rouans, écrit-on en 1739, est pleine de jeunes gens de 18, 20 et 22 ans, et même de 27 et 28 ans, qui ne se sont pas encore approchés de la sainte table n'en ayant pas été jugés dignes ».

D'autre part, à mesure que la mort, les censures épiscopales ou les lettres de cachet vident les cures et les monastères des confesseurs jansénistes, les fidèles quesnellistes, exclus pratiquement de la grande Eglise catholique, s'organisent insensiblement en petite église, chapelle fermée aux réunions secrètes, mystérieuses, où des rites plus magiques que religieux opèrent l'initiation des âmes à une vie supérieure. Ces conventicules ont lieu dans les divers quartiers de la ville. Il en est à St-Similien, chez une demoiselle Dubois, à Ste-Croix chez mademoiselle Giraudeau, chez le sieur Huguet, sous-diacre, quai de la Fosse. L'un des plus courus se tient au domicile de Mme de Charette, soeur du sénéchal. Un prêtre d'ordinaire les préside. Les deux archidiacres du Moulin-Henriet et d'Espinose ne dédaignent pas d'y paraître, et d'y prendre la parole. Mais leurs allocutions sont médiocrement goûtées. Les succès de parole vont à quelques dames prédicantes, qui prennent là leur revanche du silence que saint Paul impose à la femme dans les assemblées chrétiennes. Mme Barré et Mme de Charette en sont les grandes vedettes. « On ne serait pas surpris, écrit un malicieux nouvelliste, que Mgr l'archevêque d'Utrecht ne leur fasse expédier à toutes deux des lettres de grand-vicaire ». Le prêche ne constitue qu'une partie du programme de ces réunions, où sont admis les seuls initiés, portant au doigt comme marque de reconnaissance la bague ou l'anneau et munis du mot de passe. Il y fleurit cette mystique maladive, naturelle végétation des rameaux détachés du tronc que vivifie et discipline l'Esprit divin. Futurisme, mélangisme, silence ténébreux, pénitences morbides s'y donnent libre cours. On s'est essayé au convulsionisme, mais il a fallu y renoncer. « Les scènes de convulsions, écrit-on de Nantes, ont été ici rares et peu connues. Il s'en est joué quelques-unes devant un petit nombre de personnes affidées qui ont jugé les acteurs et les actrices trop faibles pour jouer en public avec succès ».

Groupe limité, groupe ardent, groupe également obstiné, les pasteurs autant que les fidèles.

Dix années de patience et de tolérance n'ont réussi qu'à ancrer les prêtres des paroisses dans leur esprit de résistance, une résistance qui a pris le caractère d'une véritable révolte. Les premières sanctions, restriction des pouvoirs sacramentaires, n'ont pas été plus efficaces. La plupart des curés n'en tiennent d'ailleurs aucun compte. Ils usent, avant même que Travers ne les formule, de ses théories sur les prérogatives curiales. L'épuration et la réorganisation de son Séminaire, de sa communauté St-Clément et de sa Faculté de Th., permirent à Mgr. de Sanzai de parfaire l'ceuvre de ses prédécesseurs, en mettant les curés en demeure, suivant un mot célèbre, de se soumettre ou de se démettre. A l'exception de deux, MM. les curés de Ste-Croix et de St-Clément, ils opposèrent à l'évêque qui leur demandait de recevoir la Bulle et de révoquer leur appel, un refus pur et simple. Mgr. se décida à sévir. Il le pouvait d'autant plus sûrement que si les curés avaient pu jusque là compter sur l'appui du Parlement de Bretagne et la tolérance du Régent, l'arrivée de Fleury aux affaires et son crédit tout puissant, leur enlevaient tout recours efficace contre les mesures épiscopales. A la demande du prélat, une série de lettres de cachet, se succédant à un rythme régulier de 1727 à 1730, éloignent de Nantes tous les recteurs dissidents. Les uns sont consignés dans quelque lointain monastère de Bretagne ou de Poitou, les autres obtiennent de résider dans le diocèse à condition de ne pas approcher de Nantes à moins de cinq lieues. Leurs successeurs sont des clercs orthodoxes. En 1736, ils feront cette déclaration commune : « Nous ne voulons pas qu'on puisse nous reprocher d'être moins fermes pour la défense de la vérité que les ennemis de la Bulle le sont pour le soutien de l'erreur. La crainte des hommes ne nous fera pas trahir les intérêts de Dieu, ni participer à des profanations sacrilèges en donnant les sacrements à des personnes notoirement rebelles à une loi dogmatique et invariable de l'Eglise universelle ».

Les recteurs de campagne jouirent d'une plus longue tolérance. Le premier atteint fut l'abbé Galot curé de St-Mars de Contais, en 1732. Ceux du disrict de Clisson attendront jusqu'en 1741. Quelques-uns comme le curé de Rouans et celui de St-Gildas des bois mourront paisiblement dans leurs presbytères. L'abbé Moreau, recteur de Thouaré, ne quittera le sien que octogénaire, en même temps que ceux de Bouaye et de la Limouziniére. Mais tous, où qu'ils finissent leurs jours, meurent appelants.

Les fidèles sont pareillement irréductibles. Pour un qui se rétracte à l'appel et aux sollicitations d'un confesseur zélé et habile, il en est dix qui se refusent à toute conversion. Il serait trop long et aussi trop douloureux d'évoquer les scènes tragiques qui se jouent à l'heure où passe la mort dans les chambres d'agonie. Rarement le prêtre y peut demeurer seul avec le malade ou le mourant. Les frères ou les soeurs du parti montent la garde et tandis que le confesseur exhorte à la soumission ils demandent tout haut à Dieu de donner, à celui qu'on tente, la force de ne pas défaillir, la grâce de la fidélité dernière. Au recteur de Saint-Nicolas, M. Brelet qui prie les assistants de se retirer, un des frères de Troisville lui répond insolemment qu'en sa qualité de magistrat il avait le droit de veiller sur la conduite et les discours de son propre pasteur, même « en de pareilles circonstances ». Quant au frère Philippe il ponctue les exhortations du prêtre de multiples « abrenuntio ».

Cette obstination flagrante et scandaleuse de gens qui avaient fait ostensiblement profession d'hostilité à la Bulle détermina l'évêque de Nantes, l'un des premiers en France, à pratiquer le refus des sacrements. C'est dans la paroisse de St-Saturnin que le gazetier janséniste relève pour la première fois, en l'année 1735, une inhumation « sans cérémonie religieuse ». A dater de ce jour, jusqu'en 1754, il n'y aura guère d'année ou le clergé nantais n'ait dû appliquer la sanction. Sanction qui varie d'ailleurs avec le degré du scandale. Il existe toute une gamme de pénalités qui vont de la privation pure et simple de sépulture religieuse « sans prêtre, sans croix, sans cierge et sans prière » à la suppression des seuls honneurs.

Ces sanctions n'auraient donné lieu à aucune manifestation notable non plus qu'à aucun désordre sérieux, et l'on ne verrait pas figurer dans nos manuels d'histoire un chapitre sur le refus des sacrements, si les tribunaux civils n'en avaient été saisis. Il faut faire effort pour comprendre à quel point, sous l'ancien régime, s'entremêlaient le temporel et le spirituel, le religieux et le politique : conséquence et rançon de l'alliance si étroite et par certain côté si féconde de l'Eglise et de la monarchie. Depuis le Grand Schisme surtout et malgré le Concordat, les appels comme d'abus étaient nombreux en France, et sous couleur de défendre les franchises et libertés de l'église gallicane, ils donnèrent lieu à une véritable usurpation par les Parlements sur la juridiction ecclésiastique, au dépens de la Cour romaine. C'est là ce qu'on est convenu d'appeler le Gallicanisme parlementaire.

Jansénisme et gallicanisme ne doivent pas être confondus. Nul clergé ne fut plus gallican que celui du XVIIIème siècle. Les déclarations des assemblées des prélats en font foi. L'exemple du théologien Tournély, Dr. de Sorbonne, montre, ainsi que le signale Goyau, qu'on pouvait être violemment janséniste et ardent gallican. Mais si le gallicanisme épiscopal s'accomodait volontiers de la Constitution Unigenitus, il n'en était pas de même du gallicanisme parlementaire. Il y vit ou feignit d'y voir ce que les théologiens jansénistes y dénoncèrent avec une diabolique persévérance, une entreprise d'ultramontanisme et de jésuitisme contre les libertés de l'église de France, une revanche romaine de la déclaration de 1682. A Nantes et à Rennes procureurs, avocats, conseillers et juges épousent les préjugés de ceux de Paris.

Ce gallicanisme se double-t-il de jansénisme ? M. Le Moy dans ses études sur le Parlement de Bretagne ne le croit pas. Il écrirait volontiers des parlementaires bretons ce que Goyau dit de leurs émules de Paris, « qu'en s'opposant à la Bulle ils exprimaient moins une opinion théologique qu'ils n'arboraient un drapeau ». Le Jansénisme ne compta jamais parmi eux qu'une faible minorité. Le procureur général La Bédoyère, dont le château devint un des lieux de refuge des exilés en même temps qu'un des foyers mystiques de la secte, reste une exception. Son célèbre successeur La Chalotais affiche une souveraine indifférence pour ces querelles doctrinales : « Nous avons affaire-écrit-il en 1754, avec des Molinistes qui veulent que l'on mette la Bulle à côté de l'Evangile et à des Jansénistes qui veulent qu'on la vilipende. J'espère que nous nous en tirerons bien en les mécontentant tous les deux ».

Nous serions moins affirmatifs en ce qui concerne les membres du Présidial de Nantes. Elèves de l'Oratoire, paroissiens de curés appelants., ils joignent pour la plupart à leur gallicanisme un fond sérieux de Jansénisme. On s'explique dès lors que pour échapper aux censures ecclésiastiques clercs. et laïques en appellent à l'un ou à l'autre de ces tribunaux, quand ce n'est pas à tous les deux : Ils étaient assurés d'y rencontrer un accueil favorable.

Il ne faudrait pas croire toutefois que à chaque refus de sacrement correspondit un appel aux tribunaux civils. Ces appels se réduisent à une quinzaine qui tiennent dans deux séries.

La première va de 1735 à 1750 ; les appels de cette période, sont les plus nombreux : ce ne sont pas les plus retentissants. Ils se ramènent souvent à des sommations de notaires ou d'huissiers ; ils ne vont pas jusqu'à l'action juridique proprement dite, au procès, aux sanctions pénales. Il s'agit plutôt d'une pression morale à exercer sur les confesseurs, dans l'espoir que la crainte les amènera à plus de condescendance et à une capitulation. C'est d'ailleurs neuf fois sur dix un vain calcul. Nous avons tout à l'heure entendu la profession des curés de Nantes en 1736. D'autre part, si gallicans que fussent les magistrats du roi, il leur restait encore, au moins dans les débuts, assez d'esprit chrétien pour hésiter à traiter un refus de sacrements comme un vulgaire délit de droit commun. Ils avaient de plus l'assurance, tant que Fleury était au pouvoir, que leurs sentences seraient cassées au Conseil d'Etat, où les prélats ne se faisaient pas faute d'appeler à leur tour. La seule poursuite qui, à cette époque, fit un peu de bruit, se rapporte au cure de St-Vincent de Nantes. Elle lui fut suscitée par Mme du Moulin-Henriet. Le présidial condamna le recteur à de sévères pénalités. Il en appela au Parlement de Rennes. Celui-ci cassa la sentence du Présidial, inspirée, dit-il, « beaucoup plus par un sentiment de vengeance personnelle que par une pensée de réparation, d'injustice et de scandale ».

Après 1750, les choses s'aggravent. Les parlements se sont faits à l'idée du procès pour refus de sacrements. C'est à leurs yeux un délit qualifié contre lequel ils ont le devoir de dresser le rempart de la loi. En 1752, à a date du 18 avril, un arrêt du Parlement de Paris faisait défense à tous ecclésiastiques de faire aucun acte tendant au schisme et notamment de faire aucun refus public de sacrements sous prétexte de défaut de billet de confession ou de déclaration du nom du confesseur ou d'acceptation de la Bulle Unigenitus. Une déclaration royale qui suivit, au lieu de casser un acte qui était un manifeste abus de pouvoirs, donna, bien que le dessein en fuit contraire, l'impression qu'elle le couvrait. C'est ainsi qu'on en jugea à Nantes et à Rennes.

Dans les derniers jours de 1752, M. de Sarrebourse, recteur de Ste-Croix, refuse les sacrements à une dame Giraudeau, Vve Gautier, sa paroissienne, « décriée de partout et connue de tout l'univers pour réfractaire aux dernières décisions de l'Eglise ». Le neveu de la défunte en appelle à l'évêque, M. de la Muzanchère. L'évêque se présente en personne chez la malade. En sortant, il écrit au curé de Ste-Croix : « Je sors de chez mademoiselle G. J'ai fait mon possible pour l'engager à se soumettre au jugement de l'Eglise ; à quoi je n'ai point réussie. Je ne puis qu'approuver votre conduite et vous exhorter à ne pas donner les sacrements ». A partir de là les sommations succèdent aux sommations. Le 5 janvier, le présidial oblige le recteur à administrer la malade dans les 24 heures, sans quoi il est décrété d'arrestation. Pour échapper aux poursuites et sans doute avec la connivence de son évêque, M. de Sarebourse, va se réfugier au séminaire d'Angers. Les huissiers du Présidial, en son absence, tentent, mais sans résultat, de forcer la main au vicaire. Puis le Parlement entre en jeu. Le 13 janvier, arrêt de sommation contre l'évêque et d'ajournement contre le curé. Le 17, nouvel arrêt qui, comme le précédent, se heurte à l'inflexible résistance du prélat et de son clergé. Le 21, la malade meurt sans sacrement. Cette mort pouvait mettre fin au conflit. Les magistrats estimèrent de leur devoir et de leur dignité de poursuivre l'action engagée. Mais une lettre de Paris, où Mgr avait porté l'affaire lui en fit défense. Il ne se tint pas pour battu. Le jour même où lui était communiquée la lettre du roi, il édictait, à l'usage du clergé nantais, un règlement concernant l'administration des sacrements. Il était fait « très expresses inhibitions et défenses à tous ecclésiastiques du diocèse de Nantes de rien innover dans l'administration extérieure des sacrements, de faire aucun acte tendant au schisme... il leur était enjoint en administrant les mourants de se conformer aux dispositions des canons reçus et des rituels autorisés ». Le curé de Ste-Croix ne put reprendre les fonctions de son ministère qu'après avoir comparu devant la Cour de Rennes. Les magistrats se contentèrent de lui adresser une monition, comme on en fait à un enfant coupable, et le renvoyèrent à ses paroissiens avec la promesse de ne plus recommencer.

L'évêque, lui, n'avait rien promis et il restait bien décidé à sauvegarder coute que coute les droits de l'Eglise. Ce fut l'origine des deux graves affaires qui marquèrent l'année 1754, à la Roche-Bernard et à Thouaré.

Il n'est pas dans mes intentions de vous fatiguer avec le récit détaillé de cette lamentable histoire. Qu'il me suffise de vous rappeler que, dans la seule affaire de Thouaré, durant plus d'un mois, présidial, parlement, conseil d'état, agence du clergé de Paris furent, à la lettre, sur les dents, les premiers pour obliger Mgr de Nantes à administrer un curé en révolte ouverte contre l'autorité ecclésiastique depuis 40 années, les seconds pour empêcher des poursuites qui étaient un scandale et un abus de pouvoirs. Durant trois semaines, prenant hardiment et personnellement la responsabilité de l'affaire, le prélat assure l'administration de la paroisse de Thouaré. Condamné par le Présidial de Nantes à six mille livres d'amende que paient ses vicaires généraux, le Parlement de Rennes y ajoute six autres mille livres, à distribuer aux pauvres de Thouaré, Mauves et Carquefou. Son temporel est saisi et son mobilier vendu. A Paris même, il aura peine à se faire rendre justice. Plutôt que de reconnaître aux évêques le droit exclusif de décider en matière de sacrement, l'autorité royale lui octroie une série de lettres de cachet qui débarassent le diocèse des derniers appelants. L'abbé Moreau fut pour son compte transporté au château de Saumur d'où on le ramena bientôt, au fil de l'eau, chez les Cordeliers de Montjean. Il y mourra l'année suivante. Mort, sa remuante personnalité mettra encore le feu dans la province.

Mouvement limité, ardent, obstiné, le Jansénisme paroissial nantais fut en définitive stérile. Ni les lettres, ni la théologie, ni la mystique n'y ont gagné. Le catéchisme de Lanoé-Ménard, qui est encore un peu le nôtre, ne lui appartient pas. L'oeuvre de Travers compte à peine dans l'histoire des idées et elle n'a pas le mérite de l'originalité. Certes, en dépit de leur insoumission, il nous est loisible de reconnaître les vertus des jansénistes nantais, la fidélité de ces hommes à leurs maîtres de St-Clément et de l'Oratoire, leur stoïque attitude sous les coups de l'autorité. Mais la belle histoire religieuse du diocèse, en ces temps, ne figure pas dans les gazettes imprimées. Elle se fait dans le silence du Séminaire et des paroisses, où se préparent les générations de ceux qui, pour être demeurés fidèles à la voix de Rome, connaitront, sur les champs de bataille de la Vendée et sur la terre étrangère, sur l'échafaud du Bouffay et dans les remous de la Loire, les amertumes de l'exil ou les gloires du martyre. (A. BACHELIER).

Le jansénisme dans le diocèse de Nantes.