Oraisons funèbres de Bossuet

« Dans l’ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus de Bossuet. »
Paul Valéry

« C’est un Homère biblique. Le jour où par bonheur je rencontrai Bossuet, il me sembla que le voile du Temple se déchirait du haut en bas et que je voyais les dieux marcher. Bossuet est la plus grande parole de l’univers chrétien et le meilleur conseiller des princes. »
Napoléon

« C’est plus beau que tous les écrivains de ce grand siècle qui en a produit de si grands. »
George Sand

« Quelle merveille que cette vie et que cette œuvre ! Pas un discours et pas un livre de Bossuet qui n’ait été d’utilité publique. Personne ne fut plus exempt de tout amour-propre d’auteur que cet écrivain si grand entre les plus grands. »
Jules Lemaître

« Bossuet est le grand maître de la prose française. Si un seul livre de toute notre littérature devait subsister pour témoigner devant le monde de ce que furent la langue et l’esprit français, ce serait l’Histoire des variations que je choisirais. »
Paul Claudel

Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) est un si puissant génie que le siècle de Louis XIV le considéra comme l’ultime père de l’Église. Universaliste au vrai sens, et plaçant la recherche de la Vérité au-dessus de tout, sa pensée est exactement le contraire de tout ce que, de nos jours, l’homme moyen considère comme évident. Détenteur d’arguments irréfutables qui, en un verbe d’une force jamais vue et un cinglant humour, mettent à bas, sans effort et avec plusieurs siècles d’avance, les obsolètes et maigrelettes bases de notre « nouveau » monde, l’œuvre de Bossuet est un cauchemar pour l’idéologie et le bien-pensant. Elle brandit la beauté comme un enfer pour le moderne. De nombreux chefs-d’œuvre étaient donc introuvables – depuis plus d’un siècle. Toutes précédées d’introductions historiques et critiques, ces Œuvres historiques, philosophiques et politiques sont préfacées par le frère dominicain Renaud Silly, docteur en théologie, collaborateur de l’École biblique et archéologique de Jérusalem. Aucune grande biographie contemporaine n’ayant été consacrée à Bossuet, nous avons inclus ici la vaste et magistrale Histoire de Bossuet écrite par le Cardinal de Bausset : abondamment documenté, ce grand livre, qui était devenu rare, demeure un modèle de recherche, de précision et d’élégance.

Mais que dirons-nous de Bossuet comme orateur ? à qui le comparerons-nous ? et quels discours de Cicéron et de Démosthène ne s’éclipsent point devant ses Oraisons funèbres ? C’est pour l’orateur chrétien que ces paroles d’un roi semblent avoir été écrites : L’or et les perles sont assez communs, mais les lèvres savantes sont un vase rare et sans prix. Sans cesse occupé du tombeau, et comme penché sur les gouffres d’une autre vie, Bossuet aime à laisser tomber de sa bouche ces grands mots de temps et de mort, qui retentissent dans les abîmes silencieux de l’éternité. Il se plonge, il se noie dans des tristesses incroyables, dans d’inconcevables douleurs. Les cœurs, après plus d’un siècle, retentissent encore du fameux cri : Madame se meurt, Madame est morte ! Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons ? jamais la philosophie s’exprima-t-elle avec autant d’indépendance ? Le diadème n’est rien aux yeux de l’orateur ; par lui le pauvre est égalé au monarque, et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s’entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n’est que songe et qu’il n’est lui-même que poussière.

Trois choses se succèdent continuellement dans les discours de Bossuet : le trait de génie ou d’éloquence ; la citation, si bien fondue avec le texte qu’elle ne fait plus qu’un avec lui ; enfin, la réflexion ou le coup d’œil d’aigle sur les causes de l’événement rapporté. Souvent aussi cette lumière de l’Église porte la clarté dans la discussion de la plus haute métaphysique ou de la théologie la plus sublime ; rien ne lui est ténèbres. L’évêque de Meaux a créé une langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plus simple et l’idée la plus relevée, l’expression la plus commune et l’image la plus terrible servent, comme dans l’Ecriture, à se donner des dimensions énormes et frappantes.

Ainsi lorsqu’il s’écrie, en montrant le cercueil de Madame : La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle que la mort nous l’a faite ! pourquoi frissonne-t-on à ce mot si simple, telle que la mort nous l’a faite ? C’est par l’opposition qui se trouve entre ce grand cœur, cette princesse si admirée, et cet accident, inévitable de la mort qui lui est arrivé comme à la plus misérable des femmes ; c’est parce que ce verbe faire appliqué à la mort, qui défait tout, produit une contradiction dans les mots et un choc dans les pensées, qui ébranlent l’âme ; comme si pour peindre cet événement malheureux les termes avaient changé d’acception et que le langage fût bouleversé comme le cœur.

Nous avons remarqué qu’à l’exception de Pascal, de Bossuet, de Massillon, de La Fontaine, les écrivains du siècle de Louis XIV, faute d’avoir assez vécu dans la retraite, ont ignoré cette espèce de sentiment mélancolique dont on fait aujourd’hui un si étrange abus. Mais comment donc l’évêque de Meaux, sans cesse au milieu des pompes de Versailles, a-t-il connu cette profondeur de rêverie ? C’est qu’il a trouvé dans la religion une solitude ; c’est que son corps était dans le monde et son esprit au désert ; c’est qu’il avait mis son cœur à l’abri dans les tabernacles sacrés du Seigneur ; c’est, comme il a dit lui-même de Marie-Thérèse d’Autriche, " qu’on le voyait courir aux autels pour y goûter avec David un humble repos, et s’enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, il trouvait le Carmel d’Elie, le désert de Jean et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.

Les Oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d’un égal mérite, mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d’Angleterre est un chef-d’œuvre de style et un modèle d’écrit philosophique et politique.

Celle de la duchesse d’Orléans est la plus étonnante, parce qu’elle est entièrement créée de génie. Il n’y avait là ni ces tableaux de troubles des nations, ni ces développements des affaires publiques qui soutiennent la voix de l’orateur. L’intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son âge semble se devoir épuiser vite. Tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort ; et c’est pourtant sur ce fond stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l’éloquence ; c’est de là qu’il est parti pour montrer la misère de l’homme par son côté périssable et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre, pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaumes incorruptibles.

On sait avec quel génie, dans l’oraison funèbre de la princesse Palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l’art oratoire, jusqu’à l’interprétation d’un songe, en même temps qu’il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques.

Si pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France ce ne sont plus les mouvements des premiers éloges, les idées du panégyriste sont-elles prises dans un cercle moins large, dans une nature moins profonde ? — " Et maintenant, dit-il, ces deux âmes pieuses (Michel Le Tellier et Lamoignon), touchées sur la terre du désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d’où les nôtres sont dérivées : et si quelques légères traces de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle.

Au milieu de cette théologie, combien d’autres genres de beautés, ou sublimes, ou gracieuses, ou tristes, ou charmantes ! Voyez le tableau de la Fronde : La monarchie ébranlée jusqu’aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors… Etaient-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois ?… Ou bien était-ce comme un travail de la France, prête à enfanter le règne miraculeux de Louis[2] ? Viennent des réflexions sur l’illusion des amitiés de la terre, qui s’en vont avec les années et les intérêts, et sur l’obscurité du cœur de l’homme, " qui ne sait jamais ce qu’il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu’il veut, et qui n’est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu’aux autres[3].

Mais la trompette sonne, et Gustave paraît : Il paraît à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu’est devenue cette redoutable cavalerie qu’on voit fondre sur l’ennemi avec la vitesse d’un aigle ? Où sont ces armes guerrières, ces marteaux d’armes tant vantés et ces arcs qu’on ne vit jamais tendus en vain ? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur[4].

Je passe, et mon oreille retentit de la voix d’un prophète. Est-ce Isaïe, est-ce Jérémie qui apostrophe l’île de la Conférence et les pompes nuptiales de Louis ?

Fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd’hui vos cérémonies, vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines[5] ?

Le poète (on nous pardonnera de donner à Bossuet un titre qui fait la gloire de David), le poète continue de se faire entendre ; il ne touche plus la corde inspirée, mais, baissant sa lyre d’un ton jusqu’à ce mode dont Salomon se servit pour chanter les troupeaux du mont Galaad, il soupire ces paroles paisibles : Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voix du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde ; dans cette sainte montagne, que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours ; où les joies de la terre étaient inconnues ; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas ; sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux[6].

Cette page, que l’on dirait extraite du livre de Ruth, n’a point épuisé le pinceau de Bossuet ; il lui reste encore assez de cette antique et douce couleur pour peindre une mort heureuse. " Michel Le Tellier, dit-il, commença l’hymne des divines miséricordes : Misericordias Domini in aeternum cantabo : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique.

Nous avions cru pendant quelque temps que l’oraison funèbre du prince de Condé, à l’exception du mouvement qui la termine, était généralement trop louée ; nous pensions qu’il était plus aisé, comme il l’est en effet, d’arriver aux formes d’éloquence du commencement de cet éloge qu’à celles de l’oraison de Madame Henriette ; mais quand nous avons lu ce discours avec attention ; quand nous avons vu l’orateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit et donner comme en se jouant un chant d’Homère ; quand, se retirant à Chantilly avec Achille en repos, il rentre dans le ton évangélique et retrouve les grandes pensées, les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres ; lorsque après avoir mis Condé au cercueil il appelle les peuples, les princes, les prélats, les guerriers au catafalque du héros ; lorsque, enfin, s’avançant lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne, montre Bossuet un pied dans la tombe et le siècle de Louis, dont il a l’air de faire les funérailles, prêt à s’abîmer dans l’éternité, à ce dernier effort de l’éloquence humaine les larmes de l’admiration ont coulé de nos yeux et le livre est tombé de nos mains.