Des crimes contre les enfants, de la Marche rouge de 1750

1656 27 avril Louis XIV décrète par lettres patentes la création de l'hôpital Général. Le convoi passe sous la porte et se dirige vers le quai Saint-Bernard pour rejoindre l’hôpital général de la Salpêtrière. Cette institution nouvelle se compose de cinq maisons, la Salpétrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et la Savonnerie : elle est placée sous la direction de vingt-six gouverneurs laïcs soumis à la tutelle de deux chefs, le premier président du Parlement de Paris et son procureur général, à l'époque Pomponne II de Bélièvre et le surintendant Fouquet. Cet hôpital hébergera près de 40 000 Parisiens, les hommes étant hébergés à Bicêtre, les femmes à la Salpétrière. Tous les pauvres devaient y être rassemblés pour recevoir des soins, une éducation et un travail. La quasi-totalité des archives de l'institution a disparu dans l'incendie qui ravage, en 1871, le siège de l'administration des hôpitaux de Paris.

Trente ans après les terribles émeutes de 1720, quand les bandouliers de la Régence enlevaient des jeunes gens, et des enfants, pour les envoyer au Mississippi, ça recommence. Des policiers, payés à la pièce, arrêtent des jeunes gens qui traînent -ou qui déambulent -, des enfants qui mendient, qui jouent, ou qui simplement rentrent de l’école. La population commence par ne pas y croire. Bientôt elle va comprendre et se soulever. Ce sera la plus grande explosion de violence parisienne entre la Fronde et la Révolution.

Le Mississippi, pour mettre en valeur ces régions que les contemporains prétendaient être si riches et si fertiles, on traquait dans tout le royaume et particulièrement à Paris, où ils étaient très nombreux, les pauvres hères sans domicile fixe. L’ordonnance royale du 10 mars 1720 prescrivait d’arrêter, passé un délai de huit jours, tous les vagabonds et gens sans aveu qui seraient trouvés dans la capitale ; ceux qui étaient reconnus valides et d’âge convenable devaient être conduits aux colonies, « en exécution des édits et déclarations royales déjà promulgués à ce sujet et en particulier de celles des 8 janvier et 12 mars 1719». Cette déclaration royale promulgué sous Philippe d’Orléans, couramment appelé le Régent ancien duc d'Orléans.

Extraits de la déclaration royale du 12 mars 1719 : Les Rois nos prédécesseurs ont pourvu par plusieurs ordonnances, édits et déclarations aux désordres que cause nécessairement la fainéantise et l’oisiveté, en prononçant différentes peines et même celles des galères contre les vagabonds et gens sans aveu. Mais le besoin que nous avons de faire passer les habitants dans nos colonies nous a fait regarder comme un grand bien pour notre état de permettre à nos juges au lieu de condamner les dits vagabonds aux galères, d’ordonner qu’ils seraient transportés dans nos colonies comme engagés pour y travailler aux ouvrages auxquels ils seraient destinés ainsi qu’il est porté par notre déclaration du 8 janvier dernier..."
Pour l'histoire, revenons quelques années en arrières, ecarté des armées et de la cour par Louis XIV, Philippe d'Orléans vit alors dans la retraite. A la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne et de leur fils aîné, il est accusé, à tort, de les avoir fait empoisonner. Le vieux roi lui-même ne croit pas à cette calomnie. Cependant, il décide de donner la tutelle de son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, alors âgé de cinq ans, au duc du Maine, son bâtard légitimé, plutôt qu'au duc d'Orléans, celui-ci ne recevant qu'une apparence de pouvoir avec la présidence du Conseil de régence. Mais dès le 2 septembre 1715, au lendemain de la mort du roi, le Parlement de Paris casse le testament et le duc d'Orléans est nommé régent. Il rend au Parlement son droit de remontrances, remet en liberté les jansénistes emprisonnés, rappelle aux affaires les nobles qui en avaient été écartés. Entre-temps, l'abbé Dubois (titre de pure courtoisie pour cet abbé de cour et de salon, il est surtout le principal ministre d'État ou le premier ministre de France sous la régence) a signé avec l'Angleterre et la Hollande une triple alliance le 4 janvier 1717, et participe à la création de La Grande Loge de Londres à l'origine de la franc-maçonnerie spéculative.

Il est juste de dire que les vagabonds pullulaient alors dans les rues de la capitale ; c’était l’époque où l’agio effréné de la rue Quincampoix – où se situait la Banque générale créée par Law, dont la banqueroute était amorcée – faisait déserter aux marchands leurs boutiques, aux artisans leurs ateliers, aux laquais les antichambres de leurs maîtres. La plupart vite ruinés, n’ayant plus le goût du travail, allaient grossir les rangs de cette population qui ne vivait à Paris que d’expédients ou de rapines. Une ordonnance du roi du 22 mars 1720 défendit de « s’assembler dans la rue Quincampoix pour négocier du papier », une seconde ordonnance du 28 mars de la même année menaça les gens sans aveu, artisans et domestiques d’être envoyés aux colonies s’ils continuaient leurs assemblées, même en d’autres rues.

C’est en application de ces ordonnances que les archers du guet, « afin de profiter d’une pistole par personne que la Compagnie des Indes avait promise, outre les vingt sols par jour qu’ils avaient de gages », explique Jean Buvat dans le Journal de la Régence, arrêtèrent non seulement les vagabonds et les gens sans aveu, mais d’autres personnes et en particulier des enfants, susceptibles d’offrir moins de résistance. Aussi, s’il faut en croire Buvat, le 27 mars, un convoi de six cents jeunes gens des deux sexes, tirés des hôpitaux de Paris où ils avaient été provisoirement incarcérés, fut dirigé sur Rouen pour y être embarqué pour La Rochelle et de là transporté au Mississippi. « Les garçons marchaient à pied, enchaînés deux à deux, et les filles étaient dans des charrettes. Cette troupe était suivie de huit carrosses remplis de jeunes gens bien vêtus dont quelques-uns étaient galonnés d’or et d’argent. Et tous étaient escortés par une trentaine d’archers bien armés.

Parmi ces garçons et ces filles, n’y avait-il que des vagabonds et des filles débauchées comme celles, soeurs de Manon, que l’on amenait à Marseille en mai pour les transporter au Mississippi ? Il faut croire que non, car, en avril, les archers ayant multiplié les arrestations, le peuple de Paris commença à manifester une certaine émotion. Le lundi 29 avril, le conflit éclata en plusieurs points de la ville ; le peuple attaqua les archers et les exempts. Les émeutes, des plus violentes, durèrent tout le jour et recommencèrent le lendemain. Un contemporain, De Lisle, greffier au parlement de Paris, nous en a laissé un récit très complet. S’il faut le croire, « la populace s’était soulevée dans différents quartiers de la ville contre un grand nombre d’archers ou gens préposés pour prendre les vagabonds et gens sans aveu pour les conduire à Mississippi, parce que sous ce prétexte ils arrêtaient depuis quelques jours toutes sortes de personnes sans distinction, hommes, femmes, filles, garçons, et de tous âges, pour les y faire conduire aussi pour peupler le pays ».

Le peuple s’armant de tout ce qu’il trouvait ; épées, bâtons, bûches, pavés « et autres choses dont il pouvait se servir », se rua sur les gens de polices ; il y eut huit ou dix archers tués et massacrés et un grand nombre furent blessés ; les principales bagarres eurent lieu rue Saint-Antoine et au pont Notre-Dame. Les boutiques de ces quartiers furent fermées ; le peuple « était acharné contre ces gens-là et avec raison, puisque c’était lui ôter la liberté publique de ne pouvoir sortir de chez soi sans être arrêté pour aller à Mississippi ». Des archers furent poursuivis dans les maisons où ils s’étaient réfugiés et tués dans les gouttières. Au pont Notre-Dame un archer ayant cherché refuge au troisième étage d’une maison, le peuple essaya de le jeter par une fenêtre ; n’y pouvant parvenir, l’archer fut ramené dans la rue et massacré sur le pavé. Un autre archer blessé, conduit à l’Hôtel-Dieu pour y être pansé, fut tué par les malades. « Enfin l’on peut dire que le peuple avait raison », ajoute De Lisle, « puisque personne n’osait sortir pour ses affaires ou pour gagner sa vie, même les gens de métier et les domestiques dont plusieurs avaient été arrêtés, n’étant pas en sûreté hors de chez soi. »

Le lendemain matin 30 avril, les émeutes recommencèrent, en particulier rue du Roi de Sicile, où les archers avaient encore arrêté quelques personnes. Un archer fut tué et d’autres blessés ; on prétendit même que la maison du lieutenant de police, vieille rue du Temple, était assiégée par la populace. L’après-midi fut plus calme et le lendemain 1er mai la tranquillité se rétablit, le Parlement étant intervenu dès le mardi 30 avril. Le Procureur général du roi s’était rendu au Parlement et avait longuement exposé aux magistrats que les archers et exempts avaient reçu l’ordre « d’arrêter les vagabonds et gens sans aveu, dont le nombre augmentait tous les jours dans la capitale », et que le peuple s’était révolté parce que les archers avaient arrêté « plusieurs personnes sans distinction ; que, la populace émue, il y avait eu plusieurs de ces archers tués et blessés ; que le lieutenant général de police s’y était transporté sur les cinq heures pour voir ce qui se passait et pour donner des ordres pour calmer cette populace ». De Lisle ne dit malheureusement pas la fin du discours du Procureur général, n’ayant pu l’entendre, car, dit-il, « il parlait assez bas ». Il est à supposer qu’il apprit au Parlement que parmi les gens arrêtés arbitrairement il y avait, « entre autres, le fils du sieur Capet, riche marchand épicier demeurant rue et proche de Saint-Honoré ; la demoiselle Boule, fille d’un lieutenant du guet », écrit Buvat.

Le Parlement, d’accord avec le Procureur général, convoqua d’Argenson chez le premier président dans la soirée. C’est dans cette réunion que fut vraisemblablement rédigé le projet d’ordonnance royale du 3 mai 1720, aux termes de laquelle « les archers qui ont été commis pour l’exécution de l’ordonnance du 10 mars, pouvant abuser de leur autorité en arrêtant quelques personnes qui ne seraient ni vagabonds ni mendiants, (...) Sa Majesté ordonne que les mendiants qui seront arrêtés en exécution de ladite ordonnance seront conduits sur-le-champ à la prison la plus voisine, où tous les jours, à midi, ils seront visités et entendus sur leurs différents sujets de plainte, en présence desdits archers, par l’un des commissaires ou officiers de police » nommés à cet effet par d’Argenson, qui devait statuer lui-même sur l’élargissement ou la prolongation de la détention des individus arrêtés.

D’autre part, les archers préposés aux arrestations devaient marcher « en brigade, revêtus de leurs habits uniformes et avec leurs bandoulières, chaque brigade commandée par un exempt pour prévenir les abus et tenir la main à ce qu’aucun particulier ne soit arrêté que dans les cas portés par l’ordonnance ». Enfin, pour ne pas donner tous les torts à l’autorité, le roi défendait « sous peine de la vie à tous les particuliers, de quelque qualité et condition qu’ils puissent être, de s’opposer à l’exécution de l’ordonnance du 10 mars et de la présente ».

L’avocat Barbier, dans son Journal, mentionne qu’en mars 1734 on envoya « à la Morgue du Châtelet quinze ou seize petits enfants, parmi lesquels il y en avait un âgé de trois ans et tous les autres plus jeunes ou nouveau-nés. Ce spectacle a attiré un grand concours de monde et a effrayé le peuple ». Ces petits cadavres avaient été réunis par un médecin pour des études d’anatomie et avaient été transportés à la Morgue à la suite d’une plainte des voisins. Mais il est certain que la grande majorité du peuple se refusa à croire à cette explication et resta persuadée qu’il y avait eu là rapt d’enfants.

Samedi 24 mai 1749, à six heures du matin, Mademoiselle Julie, de son vrai nom Catherine Huet, supérieure de la Salpêtrière à Paris, persuadée qu'elle va être arrêtée, quitte précipitamment l'établissement avec vingt de ses officières.

C'est le début de l'affaire de l'Hôpital général. Tissée d'émeutes et de rumeurs, elle durera huit ans et ébranlera le trône de Louis XV.

En mai 1750, une rumeur persistante faisant état d'enlèvements d'enfants mit Paris en émoi. Les gens disaient que des agents de police déguisés s'emparaient d'enfants et d'adolescents et les envoyaient à l'Hôpital général. Mais pourquoi diable René Berryer, le Lieutenant général de police, aurait-il donné des ordres aussi absurdes ? Comme si la police était là pour arracher leurs enfants aux gens du peuple !

La raison semble n'avoir pas eu sa part dans ces folles rumeurs, qui mirent le roi Louis XV fort en colère.

Dans le quartier du Mont Parnasse, des enfants jouent tranquillement à la marelle en sortant du catéchisme… A la foire St-Germain, des gamins s’amusent à regarder passer des bœufs pour l’abattoir… Un jeune garçon de treize ans rend service sa mère lingère en allant lui chercher du linge. Saisis par surprise et jetés dans des carrosses, ces enfants vont être menés en prison sans qu’aucune raison valable ne leur ait été donnée pour leur enlèvement.

Leurs parents se mettent en chasse pour les récupérer.

Car on disait bien d'autres choses encore. Écoutons Edmond Barbier, le chroniqueur du temps : Il se débite dans Paris que l'objet de ces enlèvements d'enfants était qu'il y avait un prince ladre (lépreux), pour la guérison duquel il fallait un bain ou des bains de sang humain, et que n'en n'ayant point de plus pur que celui des enfants, on en prenait pour les saigner des quatre membres et pour les sacrifier, ce qui révolte encore plus le peuple. Des émeutes graves éclatèrent, des commissariats furent incendiés et des gardes tués. La répression de cette Marche rouge fut sévère et se solda par des condamnations à mort. Mais qu'était donc cet Hôpital général de sinistre réputation ? Fondé en 1656 par Louis XIV, il était destiné d'abord à résoudre le problème de la mendicité par le renfermement des mendiants. Mais très vite cet établissement laïque géré par le parlement de Paris fut également utilisé pour enfermer d'autres catégories de population : les prostituées, les ivrognes et bientôt les enfants abandonnés, ou confiés à l'ins­titution par des parents sans ressources, puis ceux qui traînaient dans les rues ou simplement y jouaient... Explorant les archives de la Salpêtrière qui, avec Bicêtre et La Pitié, formait l'Hôpital général. Que sont vraiment devenus les enfants perdus de l'Hôpital général ? Furent-ils livrés à des libertins qui en usaient en toute impunité ? Vendus à la Compagnie des Indes pour peupler la colonie du Mississippi ? Dans une enquête passionnante, elle éclaire les terribles scandales qu'étouffèrent les dirigeants de l'établissement.