Détail d’un des placards d’octobre 1534 contre la messe

18 octobre 1534 : affaire des Placards

L’épisode de l’affaire des Placards est une polémique provoquée par l’affichage clandestin d’un texte antipapiste au sein de la capitale et de plusieurs villes de province, entraînant la fin de la politique de conciliation que le roi François Ier menait en faveur des partisans de la Réforme

Les réformateurs s’en tinrent dans un premier temps à des attaques contre les mœurs du clergé ; les Colloquia d’Érasme, tirés à vingt-quatre mille exemplaires, furent épuisés rapidement. Les psaumes, traduits par Marot, furent bientôt chantés sur des airs de romances par les gentilshommes et les dames, tandis que l’ordonnance en vertu de laquelle les lois devaient être désormais rédigées en français mettait tout le monde à même de connaître et de discuter les matières politiques.

La cour de Marguerite de Navarre, sœur du roi, et celle de la duchesse de Ferrare, Renée de France, étaient le rendez-vous de tous les partisans des nouvelles opinions. Marot et Calvin se rencontraient à Nérac. François Ier avait d’abord vu sans inquiétude ce mouvement des esprits. Il avait protégé, contre le clergé, les premiers protestants de France (1523-1524). Cependant, depuis son retour de Madrid, il était plus sévère. En 1527 et 1534, la fermentation des nouvelles doctrines s’était manifestée par des outrages aux images saintes, et c’est dans ce contexte qu’éclata l’affaire des Placards.

On appelait à ce moment-là « placard » les affiches. Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, des partisans de la Réforme collèrent dans les rues parisiennes certaines d’entre elles qui étaient très provocatrices. Elles s’en prenaient surtout à la messe catholique, et cette affaire produisit une volte-face de François ler.

Un de ces placards avait été apposé sur la porte même de la chambre du Roi : on ne savait pas qui avait commandité l’opération, et on pensa que c’était la main d’un ennemi qui avait fait cela à la Cour. On conçoit l’indignation de François Ier, sur l’ordre duquel des poursuites s’engagèrent immédiatement contre les réformés. Il n’y eut plus qu’un cri : MORT AUX HÉRÉTIQUES ! De tout coté, ce furent condamnations et exécutions sans pitié.

L’opposition catholique profita de cet événement pour déclencher une mobilisation générale. Les suspicions tombèrent même sur l’entourage du roi, et l’on disait : « S’il veut extirper l’hérésie, qu’il commence par sa propre cour et par ses propres parents ». Ces expressions désignaient très clairement Marguerite de Navarre, la soeur du roi, qui protégeait, de notoriété publique, les réformateurs.

Sommée de comparaître à Paris, elle n’hésita pas un instant à s’y rendre, confiante dans l’intégrité de ses intentions, dans l’affection que lui portait le roi, son frère. Pour la première fois peut-être de sa vie, elle trouva au palais du Louvres un accueil sévère et glacial. Son frère l’accabla de reproches à cause des maux que l’hérésie qu’elle encourageait amenait dans tout le royaume de France. Marguerite contint ses larmes et tint tête avec calme mais fermement aux arguments avancés. Elle osa même insinuer que ces calamités étaient dues bien plutôt à l’intolérance et au fanatisme des adversaires de l’évangile. François se radoucit et consentit à révoquer la sentence prononcée contre trois prédicateurs réformés. Peu après et par prudence, elle repartit pour Neyrac, dans ses États du sud-ouest de la France.

Mais bientôt, les supplices ordinaires ne suffirent plus à assouvir la soif de vengeance du clergé, qui exigea qu’on ajoutât le spectacle d’une grande procession publique en présence d’une foule immense qui remplit les rues de Paris tandis que des milliers de spectateurs occupaient jusqu’aux toits des maisons. Par les portes largement ouvertes de Notre-Dame, la cathédrale, on vit sortir un cortège majestueux comprenant tous les plus hauts dignitaires de l’Église. On portait en tête les corps et les reliques de tous les martyrs conservés dans les églises de Paris, celles même de la Sainte-Chapelle, qui n’avaient pas été exposées depuis la mort de saint Louis.

« Il y avait, dit Bouchet, grand nombre de cardinaux, évêques, abbés et autres prélats, et tous les collèges séculiers de Paris, en bon ordre. Après eux venait Jean du Bellay, évêque de Paris, portant en ses mains le saint sacrement ; puis le roi marchait après le sacre, la tête nue, tenant une torche de cire vierge à la main ; et après lui marchaient la reine, messieurs les princes, les deux cents gentilshommes, toute sa garde, la cour du parlement, les maîtres des requêtes, et toute la justice. »

Les ambassadeurs de Charles-Quint [empereur du Saint-Empire romain germanique], de Henri VIII [roi d’Angleterre, ceux de Venise et plusieurs autres assistaient à la cérémonie. La procession parcourut lentement les principaux quartiers de la ville. On avait préparé d’avance, dans les six plus grandes places, un reposoir pour le saint sacrement, un échafaud et un bûcher « où furent très cruellement brûlés vifs, rapporte le théologien protestant Théodore de Bèze, six personnages, avec merveilleuses huées du peuple, tellement ému, que peu s’en fallut qu’il ne les arrachât des mains des bourreaux pour les déchirer ; mais si sa fureur était grande, la constance des martyrs fut encore plus grande. »

Persécution des protestants durant le règne de François Ier, en 1534 - Gravure sur cuivre de Matthäus Merian l’Ancien (1593–1650) Le roi avait ordonné que ces malheureux fussent liés à une machine élevée : c’était une salive placée en balançoire, qui, en s’abaissant, les plongeait dans la flamme du bûcher, mais qui se relevait aussitôt pour prolonger leur supplice, jusqu’à ce que la flamme gagnant enfin les cordes qui les liaient, ils tombassent au milieu du bûcher. On attendait, pour faire jouer cette effroyable balançoire, que le roi fût arrivé, afin qu’il vît le moment où le malheureux tomberait dans les flammes. En effet, à chaque station, le roi se mettait à genoux ; et, humblement prosterné, il implorait sur son peuple la miséricorde divine, jusqu’à ce que la victime eût péri dans d’atroces douleurs.

Le 29 janvier 1535, François Ier fit publier un édit « pour l’extirpation et extermination de la secte luthérienne, et autres hérésies (...) dont les sectateurs et imitateurs se sont rendus fugitifs. (...) Pourquoi, statuons et ordonnons, par édit perpétuel et irrévocable, que tous ceux et celles qui ont recélé ou recèleront par-ci après sciemment lesdits sectateurs, pour empêcher qu’ils ne fussent pris et appréhendés par justice (...)seront punis de telle et semblable peine que lesdits sectateurs ; sinon que d’eux-mêmes et par leur diligence, ils amenassent et représentassent à justice iceux sectateurs (...) et outre avons aussi ordonné que tous ceux et celles qui révèleront et dénonceront à justice aucuns desdits délinquants, soit des principaux sectateurs, ou de leurs recélateurs (...) auront la quarte partie des confiscations et amendes sur ce adjugées. »

Depuis la publication de cet édit, les persécutions continuèrent dans toutes les parties de la France, non point d’une manière uniforme et régulière, mais avec des alternatives d’acharnement et de tolérance, qui ne contribuèrent qu’à augmenter le nombre des protestants. De favorable à la Réforme, le roi en était devenu ennemi décidé, y entraînant tout le royaume à sa suite. La France fut en effet dès lors livrée pendant vingt-cinq ans à des accès de violence, préfigurant les sanglantes guerres de Religion qui débuteront en 1562.

LA DOCTRINE DE CALVIN

L'idée centrale de la théologie de Calvin est celle de la transcendance et de la souveraineté de Dieu. Cette transcendance est telle qu'il est impossible d'affirmer quoi que ce soit de Dieu s'il ne se révèle pas lui-même. C'est l'Écriture, parole de Dieu, qui est, à l'exclusion de toute autre approche, la seule ouverture possible sur le mystère de celui-ci. L'intelligence et la volonté humaines sont, en effet, perverties ; l'homme est mauvais, non par nature, mais en sa nature, qui est corrompue à la suite du péché originel ; il ne peut donc qu'être rejeté par Dieu. Mais le Seigneur en sa miséricorde a envoyé son Fils pour faire œuvre de salut. Tous les hommes pourtant ne sont pas rachetés : « Les uns sont prédestinés à salut, les autres à damnation. » Cette double prédestination, scandaleuse en soi, ne peut que renvoyer le croyant à une attitude de confiance qui refuse de demander des comptes à un Dieu souverainement juste et maître de ses actes. En conséquence, les sacrements (essentiellement le baptême et la Sainte Cène) ne sont pas des canaux de la grâce, mais seulement des signes de la foi.


Points de vue calvinistes sur la messe, les sacrements, le prêtre, les rites...

pourquoi Jean Calvin considérait-il la messe comme une idolâtrie ?

Bernard Cottret répond :

« Il y a des choses dans l’attitude de Jean Calvin que nous avons du mal à reconstituer en notre temps marqué tout de même par l’œcuménisme, en particulier cette espèce d’exécration que Calvin et plus généralement les protestants du XVIe siècle pouvaient ressentir par rapport au rite romain ; cela est très nettement marqué chez Jean Calvin qui déconseillait effectivement aux fidèles de trouver le moindre compromis avec cette Eglise romaine ; il leur disait : il faut fuir, il faut fuir cette Babylone plutôt que de vous laisser polluer par ces rites impurs.

Cette insistance peut nous paraître démesurée à l’heure actuelle, nous avons du mal en tout cas à entrer dans les mentalités du XVIe siècle ; la messe était effectivement perçue par ceux qui avaient fait le choix de la Réforme et qui s’étaient donc engagés dans la nouvelle religion, comme le summum de l’imposture, pourrait-on dire pour utiliser un vocabulaire qui sera plus tard celui des Lumières, et pour en revenir à un enseignement plus biblique, la messe est pour eux une idolâtrie ; cette critique est radicale et c’est véritablement ce qui va permettre au Christianisme réformé français de se constituer : l’Affaire des Placards en 1534 mettra le feu aux poudres.

Par ailleurs, le traité des reliques, ouvrage de Jean Calvin, est un texte tout à fait extraordinaire par sa causticité, et je dirais que c’est un texte qui se prête à double niveau de lecture au moins : le premier niveau de lecture est une satire de ce que l’on trouve dans le catholicisme du temps et en particulier l’usage intempestif des reliques ; mais il y a une chose beaucoup plus fondamental dans le traité des reliques c’est une réflexion en profondeur sur les mécanismes même de l’idolâtrie ; et quand on prend Calvin au sérieux on s’aperçoit que ces mécanismes de l’idolâtrie ne sont pas le fait uniquement de l’adversaire sur le plan confessionnel ou sur le plan dogmatique, ce ne sont pas uniquement les catholiques qui sont visés, mais c’est l’idolâtrie qui de façon inévitable s’empare de toute religion y compris la plus pure. Et je crois qu’il y a vraiment chez Calvin une volonté de mettre en garde les fidèles contre la dérive idolâtre en disant : personne n’est exempt de cette dérive. »

Olivier Millet poursuit :

« C’est un point extrêmement important, Calvin n’est pas seulement, lorsqu’il redéfinit l’évangile au sens de la Réforme protestante, quelqu’un qui s’oppose à Rome, c’est-à-dire qui conteste une interprétation, c’est quelqu’un qui réfléchit sur les rapports de l’homme et de Dieu, de Dieu et de l’homme et sur ce que nous appelons aujourd’hui le sacré en fait et qui redéfinit tout cela. Comme il ne le fait pas en philosophe détaché, désintéressé, mais qu’il le fait en porte-parole de ce qui lui semble être la révélation divine, il conteste de manière radicale ce avec quoi il n’est pas d’accord : cette conception traditionnelle voire médiévale du sacré et cette contestation pour lui porte sur l'erreur, -Bernard Cottret vient de parler d’imposture-, c'est-à-dire que l’erreur n’est pas seulement une erreur intellectuelle, l’erreur est une falsification des rapports entre l’homme et Dieu ; d’où cette véhémence chez lui et ce rejet terrible de la messe qu’en nos temps œcuméniques nous ne pouvons presque plus comprendre… Puisque pour nous il s’agit, même si nous ne sommes pas d’accord avec la messe catholique d’une sorte d’approximation, mais pour Calvin l’approximation par rapport à la vérité n’est pas une approximation, c’est une falsification. »

Pierre Janton enchaîne :

« Évidemment l’œcuménisme passe un coup de pinceau sur bien des différences qui restent cependant fondamentales.
Pour Calvin, la messe ne peut être qu’une idolâtrie parce que c’est l’impanation de la divinité et donc le pain devient lui-même divin sur un geste de consécration du prêtre, ce qui fait que le prêtre est une sorte de magicien qui transforme le pain en Dieu… Et c’est sur cette notion de prêtrise, ce monopole du sacré que repose la hiérarchie catholique. Calvin a détruit cela. Et c’est pourquoi il s’est fait l’ennemi radical d’une religion fondamentalement opposée à la sienne, puisque la religion de la messe c’est adorer Dieu présent physiquement pas seulement spirituellement dans l’hostie et dans le vin.
Pour Calvin, Dieu est bien présent mais dans le cœur du croyant ; de sorte qu’à mes yeux le catholicisme et le protestantisme sont deux religions radicalement différentes parce qu’elles ont une approche tout à fait divergente du sacré. »

Olivier Millet complète :

« Ce sont deux interprétations différentes du Christianisme ; et il est vrai que c’est là le moment de rupture de Calvin ; Martin Luther le premier réformateur avait déjà critiqué la messe, mais Calvin lui tire toutes les conséquences anthropologiques qui concernent l’homme, l’humanité dans son rapport avec Dieu. Il en tire toutes les conséquences, pas seulement théologiques et spirituelles, mais aussi sociales, culturelles ; les Luthériens, plus prudents sur ces questions-là, n’étaient pas allés jusqu’au bout de la démarche.
Calvin en déployant la signification des grandes intuitions réformatrices, les conduit à leurs termes, ce qui produit une reformulation du Christianisme ou une nouvelle interprétation du Christianisme.
Le protestantisme reconnait deux sacrements le baptême et la Cène. La cène étant une communion des fidèles au corps représenté par le pain et au sang représenté par le vin mais cette impanation c'est-à-dire que le Christ se rend présent par son esprit dans le cœur des fidèles à travers la célébration du rite. »

Jusqu’où ira la désacralisation ?

Pour Bernard Cottret « la désacralisation ne connait pas de borne, en réalité. Et j’aime beaucoup cette formule qu’a utilisée Pierre Janton : le calvinisme est aussi une religion du cœur. Il s’agit d’une dimension que l’on a complètement passée sous silence; on a fait du calvinisme une espèce de rigorisme moral absolu et l'on s’aperçoit à la lecture de Calvin de l’existence attestée d’une sensibilité réformée ; il y a une volonté de rendre compte justement de toute cette piété ; cela n’est pas du tout une religion sèche comme on le dit parfois, il suffit de lire Calvin, ce sont des textes d’une admirable beauté…»
Points de vue calvinistes sur la messe, les sacrements, le prêtre, les rites...

Émission proposée par : Virginia Crespeau