Beaux-Arts de Carcassonne - Combat de Romains et de Gaulois - Evariste-Vital Luminais

La révolte de Julius Sacrovir et de Julius Florus

La révolte de Julius Sacrovir et de Julius Florus (21 ap. J.-C.)

En 21 ap. J.-C., les cités du nord et du centre-est de la Gaule furent secouées par de violents soulèvements orchestrés par deux notables gaulois parfaitement romanisés, Iulius Sacrovirus et Iulius Florus. Les deux sources relatives à ces événements sont les Annales de Tacite et l'Histoire romaine de Velleius Paterculus, lesquelles soulignent leur portée, tout en étant relativement avares en détails. Longtemps, les historiens ne se sont reposés comme sur un court passage de Tacite évoquant le fait que les insurgés voulaient rendre son indépendance à la Gaule (Annales, III, 40), pour présenter cette révolte comme celle d'indépendantistes gaulois hostiles au modèle romain et mal intégrés à l'Empire. Ce point de vue est depuis longtemps rejeté, les chercheurs actuels privilégiant celui d'un profond mécontentement provoqué par la lourdeur de l'endettement et de l'impôt.

Les causes profondes du conflit

Tacite, qui est la principale source relative à ces événements, indique que les soulèvements eurent pour cause ce qu'il dénomme magnitudinem aeris alieni, l'"énormité des dettes". Plus loin, synthétisant les propos tenus par les conjurés pour attirer les Gaulois à leur cause, il donne des précisions supplémentaires permettant de saisir au mieux les différentes composantes que pouvait recouvrir cette crise liée à l'endettement (Annales, III, 40) : la "durée éternelle des impôts" (continuatione tributorum), le "poids accablant de l'usure" (grauitate faenoris) et l'"orgueil et la cruauté des gouverneurs" (saeuitia ac superbia praesidentium).

Ces différents éléments doivent être contextualisés. A la transition du Ier s. av. et du Ier s. ap. J.-C., les cités gauloises connurent des transformations profondes, nécessaires à leur pleine intégration à l'Empire. Elles se sont dotées d'une organisation municipale et commencèrent à constituer des cités sur le modèle romain. Dans ce cadre, conformément au droit romain, en tant que magistrats municipaux, les notables étaient tenus pour responsables sur leur fortune du recouvrement des dettes de la cité. Cette même élite gaulois s'est également endettée pour faire face aux dépenses d'évergétisme nécessaires au financement de la modernisation des centres urbains et pour y opérer des aménagements monumentaux à la mode romaine. Tout ceci les exposait à l'avidité des usuriers italiens, réputés pour avoir pratiqué des taux d'intérêt prohibitifs. Aussi, il est intéressant de noter que quatre des cinq populations impliquées dans ce soulèvement s'étaient récemment dotées d'une métropole édifiée ex nihilo : Iuliomagus (Angers) pour les Andécaves, Caesarodunum (Tours) pour les Turons, Augusta Treverorum (Trèves) pour les Trévires et Augustodunum (Autun) pour les Éduens. A ces dettes privées et publiques, s'ajoutait le fait que les cités gauloises n'étaient pas passées sous le joug romain sur un pied d'égalité. Ainsi, pour celles impliquées dans la conjuration, différents cas de figure se présentaient :

- En tant que cités stipendiaires, les Andécaves, les Turons et les Séquanes étaient soumis au paiement d'un lourd tribut.

- La cité libre des Trévires (la cité de Iulius Florus) était partiellement exonérée du paiement du tribut.

- La cité des Éduens (la cité de Iulius Sacrovirus) avait le statut fort avantageux d'alliés, pour lequel aucun tribut n'était exigé.

A la lecture de Tacite, il n'est pas évident de comprendre ce qui aurait pu faire converger des cités aux intérêts aussi différents, autre que l'endettement commun de leurs élites. Les causes de cette crise furent étudiées par A. Grenier (1936), qui y vit la conséquence d'une crise monétaire engendrée par la raréfaction de l'argent dans l'Empire romain, qui conduisit à un durcissement de la fiscalité et l'alourdissement de l'endettement des cités et des particuliers. Pour remédier à la crise monétaire, l'empereur Tibère aurait été amené à prendre un certain nombre de décisions impopulaires dont certaines affectèrent la Gaule. Un passage de la Vie de Tibère de Suétone pourrait conserver le souvenir de certaines de ces mesures (Vies des douze Césars : Vie de Tibère, XLIX) :

- Des nobles gaulois furent visés par des mesures iniques, voire de véritables spoliations ;

- Les cités alliées et libres, mais aussi des particuliers virent leurs privilèges fiscaux supprimés ;

- Les avantages que les cités et particuliers tiraient de l'exploitation des mines furent remis en cause, réduisant de fait leurs revenus.

D'après la succession des événements décrits par Suétone, A. Grenier (1936) et J. France (1993) estiment que ces dispositions furent prises entre 14 et 19 ap. J.-C., soit peu avant le soulèvement gaulois. C. Jullian (1913) et A. Grenier (1936) avaient aussi pressenti qu'un lien a pu exister entre cette révolte et le cens de 14-16 ap. J.-C., qui fournit justement aux autorités romaines un compte-rendu précis des biens, exonérations et statuts des différentes cités et de leurs ressortissants. Suivant A. Grenier, la suppression des immunités visant des particuliers visait à soumettre certains notables à l'impôt, tandis que les confiscations dont ils firent l'objet apportèrent de salutaires liquidités à l'empereur. Aussi, le fait de rendre tributaires les cités jusqu'alors exemptées, conduisait à leur retirer le droit de lever des impôts à leur bénéfice, donc de leur enlever le moyen de rembourser leurs créanciers. Par conséquent, l'empereur fit peser le poids des dettes sur les seuls notables occupant des charges municipales, puisque leurs fonctions les rendaient responsables sur leur fortune du recouvrement des emprunts de la cité. Cette mesure aurait visé à ce que les cités ne puissent plus contracter de nouvelles dettes, ni rembourser les usuriers en pressurant leurs contribuables. L'expression continuatione tributorum, la "durée éternelle des impôts" utilisée par Tacite (Annales, III, 40), laisse entendre que le versement du tribut auquel furent dés lors soumises les cités libres et fédérées, fut initialement annoncé comme provisoire (Grenier, 1936 ; Christopherson, 1968 ; Van Dam, 1978 ; France, 1993 et autres). Selon toute évidence, le maintien de la suppression les immunités fut vécu comme une véritable trahison, et des nobles comme Iulius Sacrovirus et Iulius Florus ont pu être particulièrement impactés par ces mesures.

Un contexte favorable au soulèvement

La Gaule étant considérée comme pacifiée, les légions romaines étaient cantonnées dans les districts militaires de Germanie inférieure et de Germanie supérieure. Germanicus, leur chef emblématique, avait été rappelé à Rome (17 ap. J.-C.) et était décédé depuis peu (19 ap. J.-C.). Les armées romaines cantonnées près du Rhin avaient alors à leur tête deux de ses proches, les légats Caius Visellius Varro et Caius Silius. Au cours du récit de ces événements par Tacite, ces légats se sont montrés incapables coordonner leurs efforts (Annales, III, 43) et semblent s'être voué une haine tenace (Annales, IV, 18). Tacite indique sans la moindre ambiguïté que les difficultés rencontrées par les commandants des légions cantonnées en Gaule n'étaient en rien inconnues des Gaulois et que Iulius Sacrovirus et Iulius Florus tentèrent de les exploiter (Annales, III, 40).

La coordination de la révolte

Deux notables dont les aïeux avaient été élevés au rang de citoyens et intégré à la tribu des Iulii, Iulius Sacrovirus et Iulius Florus, organisèrent des réunions secrètes visant à exploiter l'exaspération des Gaulois pour les pousser à se soulever. Selon leurs projets, Iulius Sacrovirus avait pour mission de soulever les peuples voisins du sien, tandis que Iulius Florus reçut celle de soulever ceux de la province de Gaule belgique (Annales, III, 40). Les assemblées secrètes auxquels eux et leurs relais participèrent durent être nombreuses, puisque de l'avis de Tacite, "Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de cette révolte" (Annales, III, 41). On notera également que Tacite insiste sur ces assemblées secrètes, mais ne dit rien du rôle de l'assemblée officielle commune aux peuples gaulois, le Conseil des Gaules. Comme l'a souligné avec justesse E. Arbabe (2013 ; 2015), le Conseil des Gaules n'a pas officiellement pris position en faveur de l'insurrection, mais il est tout à fait probable, en vertu de ses prérogatives, qu'il ait tenté de contester le bien-fondé de ces abolitions de privilèges et innovations fiscales. Le cas échéant, les éventuelles injustices commises par un gouverneur dans l'application de ces directives ont pu faire l'objet d'une plainte. Dans tous les cas, les éventuelles démarches entreprises n'ont pas laissé de trace (1). Notons tout de même que sur la foi du court témoignage de Velleius Paterculus qualifiant Iulius Sacrovirus de princeps Galliarum "le premier des Gaules" (Histoire romaine, II, 129) et de l'influence manifeste que celui-ci eut sur plusieurs provinces des Gaules, E. Arbabe (2013 ; 2015) a émis l'hypothèse qu'il ait pu avoir été prêtre de Rome et d'Auguste au sanctuaire fédéral des Trois Gaules. Cette hypothèse est cependant délicate à défendre (2).

Bien que Iulius Sacrovirus et Iulius Florus paraissent avoir eu du crédit auprès de nombreuses autres cités que les leurs, le rapport fait par Tacite montre que les deux notables rencontrèrent des difficultés notables pour que d'autres basculent officiellement dans l'insurrection. Lorsque Tacite évoque des soutiens extérieurs, ceux-ci ne se firent qu'à titre individuel. D'ailleurs, il n'est même pas certain que l'ensemble de la cité des Trévires ne se soit rangée derrière Iulius Florus, compte-tenu de la maigreur de ses effectifs. De toute évidence, de nombreux notables issus de différentes cités ont été séduits par les discours des deux conjurés, mais ceux-ci ne parvinrent pas à ce que la majorité de leurs concitoyens ne prirent part à ce projet. Pire, l'absence de simultanéité des soulèvements pourrait laisser penser que certains aient pu être déclenchés prématurément, lorsque les projets séditieux de certains notables ont été éventés. Ainsi, les soulèvements des Andécaves et des Turons, peuples pourtant voisins, ont eu lieu avec un léger décalage. Le caractère prématuré de ceux-ci est manifeste compte-tenu de leur impréparation et du fait que pour ne pas sembler suspect, Iulius Sacrovirus et d'autres nobles gaulois conjurés ont même pris part à la répression de ces deux cités (Annales, III, 41). Le soulèvement des Trévires a débuté alors que Iulius Florus venait d'attirer à sa cause des soldats d'une aile de cavalerie cantonnée à Augusta Treverorum (Annales, III, 42). Nous savons par le même auteur que certains de ces cavaliers demeurèrent loyaux, rendant possible l'idée d'une dénonciation. Finalement, seul le coup de force de Iulius Sacrovirus témoigne d'une véritable préparation et semble avoir été déclenché le moment venu (Annales, III, 43).

Des velléités d'indépendance ?

Le discours rapporté par Tacite (Annales, III, 40) vantant la richesse potentielle de la Gaule débarrassée du tribut imposé par Rome, de l'entretien de sa coûteuse armée et de la rapacité de usuriers romains, a longtemps été compris comme reflétant les velléités d'indépendance des deux chefs conjurés. L'emploi du mot libertas, traduit par "liberté", allait d'ailleurs dans ce sens. Depuis longtemps, les historiens rejettent l'idée de voir ce conflit comme une remise en cause du modèle romain par une élite elle-même romanisée. Selon cette opinion, l'idée de rendre aux Gaulois leur indépendance n'aurait en aucun cas été animée par la nostalgie de la Gaule pré-romaine, mais uniquement par le poids des impôts et de la dette. Y. Le Bohec (2009) a proposé une nouvelle lecture de ce passage des Annales de Tacite, dans lequel il rejette l'idée de traduire libertas par "liberté", mais propose d'y voir la revendication d'un meilleur fonctionnement des institutions et d'une plus grande courtoisie de la part des gouverneurs.